A Tlemcen, nous avons pris l?habitude, depuis quelques années, de vivre «la semaine culturelle de Cheïkh Larbi Bensari», durant la dernière semaine de décembre, dans laquelle étaient programmées des soirées musicales et des conférences. Cependant la dernière édition organisée par la direction de la Culture de Tlemcen était en 2003. Depuis, nos autorités n?ont plus rien organisé dans ce sens: grandeur et décadence de la musique andalouse dans une ville qui a vu naître et vénéré le grand maître! La nouvelle de la création de la fondation Cheïkh Larbi Bensari redonne, cependant, l?espoir de voir se perpétuer son héritage historique. Ses descendants ont décidé de léguer à la fondation la maison où il a passé une grande partie de sa vie et où il s?est éteint en 1964. C?est à une période difficile de sa vie que j?ai eu le privilège de le connaître alors que j?avais à peine 16 ans. Cette tranche de vie malheureuse du grand maître de la musique andalouse Cheïkh Larbi Bensari est souvent méconnue, passée sous silence par certains, car gênante, rarement évoquée et encore moins étudiée par les biographes des grands maîtres de la musique andalouse de Tlemcen. C?est quand le rebab était suspendu avec les oignons au grenier! Comme aimait si bien le répéter Cheïkh Larbi Ben Sari lorsqu?un Tlemcénien le saluait ou le prenait en voiture devant le magasin de mon père alors qu?il venait juste de terminer son marché, en face chez Moulay Addou, de mettre tous les fruits et légumes dans un ordre précis et de placer, tout au-dessus, une botte de persil et de coriandre, dans un très grand châle bariolé rouge écarlate après l?avoir noué sur ses quatre côtés et qu?il venait de retirer de dessus de ses épaules. Hadj Omar El-Ghosli ne manquait jamais de glisser discrètement dans ce panier improvisé un petit paquet de viande et même parfois une petite pièce pour prendre le taxi de Si Mokhtar Dib ou de Baba Ahmed, toujours en stationnement devant la grande mosquée, sur la place de la mairie. A son tour, il ne manquait jamais de remettre au chauffeur du jour une petite feuille manuscrite sur laquelle il avait écrit, auparavant, soigneusement de sa main avec une pointe de roseau trempée dans de l?encre noire, une prière du Coran ou pour les initiés les paroles d?une poésie ou d?une qacida. 1956 -année de braise à Tlemcen- a été l?année où nous avions quitté le quartier Djamâa Chorfa où nous habitions pour aller emménager au quartier Sidi Chaker, juste en face de la maison Cheikh Larbi Ben Sari. La télévision n?existait pas encore et j?avais, à l?époque, l?oreille toujours collée au poste T.S.F pour écouter sur les ondes courtes «Sawt El-Arab» au Caire et Radio Alger pour écouter les émissions en direct de l?orchestre de Tlemcen. Je me souviens de ma grand-mère qui écoutait avec émotion les noubas diffusées et pleurait à chaque fois qu?était interprétée la qacida chantant le martyr de Salah Bey El-Bayet ou du medh, en particulier «el mi?raj» chanté par Bachir Zerrouki. La répression devenait féroce à Tlemcen: dar El-Hadith était fermée et tous les enseignants arrêtés ou exilés. Les quartiers dits arabes étaient entourés de barbelés et le couvre-feu appliqué de longues heures. La mort du Dr Benzerdjeb avait radicalisé la jeunesse qui avait un seul rêve: attendre d?avoir l?âge nécessaire pour pouvoir monter au maquis. Plus question alors de mariages ou de festivités, seules sources de revenus du maître. Les émissions à la radio payées au cachet rapportaient encore quelques sous mais si peu pour vivre, encore que les mandats de la sous-préfecture parvenaient de façon très irrégulière. Qu?est devenu le maître pendant cette période? Chef d?une grande famille qui n?avait vécu jusqu?alors que par la musique et pour la musique: la sanâa. Redouane avait perdu sa femme après une longue maladie et part, sur un coup de tête, au Maroc. Mahmoud vivait à Oran où il a pu avoir un poste d?enseignant. Restait Mohammed qu?on appelait aussi «Staline» à cause de son allure de Cosaque. Il vivotait tant bien que mal en accordant des pianos et en donnant quelques leçons de musique. Il était une encyclopédie musicale et jouait de tous les instruments: il était la mémoire vivante du maître. Je venais, quant à moi, d?acquérir à la foire de Tlemcen, le premier magnétophone de la ville: un Philips à 2 pistes que je possède toujours. Je passais le plus clair de mon temps, entre une version de Latin de M. Kemal Matli, ou un problème de math de M. Mustapha Heddam, chez le maître qui, pour un plat d?escargots à la sauce parfumée au thym (bebbouche) préparé délicatement par ma grand-mère m?interprétait des noubas entières que j?effaçais aussitôt faute de bobines. Il adorait toujours bien manger mais les moyens manquaient: lui qui, avec Choukchou, le barbier de la ville et son éternel complice et compagnon dans toutes les cérémonies et grands mariages, pouvaient à eux seuls dévorer un méchoui entier! Il se drapait au temps de sa splendeur d?un burnous de caïd mais ne portait plus, à la fin de sa vie, qu?une large gandoura qui cachait mal une makfoula noire ternie par le temps. Il avait un réel plaisir à se réécouter sur mon magnétophone, assis, en hiver, devant un brasero sur lequel grillaient des piments rouges à côté de nana Houria, son épouse, qu?il entourait de beaucoup d?attention et appelait Lalla.Il jouait très souvent du «guenber» ou «gnibri» qu?il tenait toujours à portée de main. J?ai, quand même, conservé un morceau inédit d?un khlass zidane (matakillah) chanté et joué en solo sur cet instrument. Il aimait aussi écrire des qacidas et composer: je me souviens qu?il avait, en particulier, écrit et composé une pièce préparée en secret pour le jour de l?Indépendance et qu?il a interprétée, en plein air, au milieu de la liesse populaire de l?Indépendance. Adulé à Tlemcen par toute une génération, le maître a connu les plus grands de ce monde et vécu de grands événements. Il aimait à raconter le Congrès de la musique arabe du Caire de 1932, l?inauguration de la Grande Mosquée de Paris, son séjour de presque une année à l?Exposition universelle de Paris, en 1900, la protection dont il jouissait auprès des sultans du Maroc, du pacha El-Glaoui, de la grande kermesse organisée par Mme Lyautey pour construire un hôpital... Très digne et grand homme de foi je l?ai vu aussi verser des larmes en écoutant «Bkaï Besslama...», un enregistrement de son fils Redouane qu?il n?avait plus jamais revu depuis son exil volontaire au Maroc. Décoré de la Légion d?Honneur et de plusieurs médailles, il aimait aussi à raconter, sur un ton très malicieux, qu?il avait obligé le président de la République française -Vincent Auriol- à se lever lorsqu?il avait joué, devant lui, La Marseillaise au rebab, celui-ci même qui était alors suspendu avec les oignons au grenier!Post-scriptumAlors que je terminais cette chronique et que je m?apprêtais à la livrer aux lecteurs, l?actualité cruelle nous rattrape brutalement et nous annonce le décès, ce vendredi 10 août, de Abdellatif Sari, professeur en histoire et géographie à l?université d?Oran, brillant lauréat de la faculté de Lyon, fils de Cheikh Redouane et donc le petit-fils de Cheikh Larbi Ben Sari, objet de notre chronique.Que dire alors dans la douleur de la disparition d?un ami d?enfance parti dans la solitude, la maladie, la misère puis la déchéance alors que la seule exploitation des droits d?auteurs des oeuvres de ses parents l?auraient mis largement à l?abri du besoin, si ce n?est la reconnaissance du pays à sa famille. Nous adressons toutes nos condoléances aux siens et que ce modeste article soit un hommage à sa famille et à sa mémoire.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : sofiane
Ecrit par : Le Dr Mohamed Cherrak El-Ghosli
Source : www.lequotidien-oran.com