Tlemcen - Revue de Presse

Oranitudes



Destin insolite d’un chanteur de Raï ancien Nous nous sommes installés dans un coin retiré, sur le quai de la gare de Sabra. Face à nous, la campagne avec les Monts de Tlemcen et, de l’autre côté de ceux-ci, le Maroc. La gare date de l’époque coloniale et elle avait été rénovée lors de la réouverture des frontières. Puis celles-ci ont été, de nouveau, fermées, et la gare est déserte. Aucun train ne vient la visiter, aucune agitation ne la secoue, pas âme qui vive. C’est étrange, une gare qui dort du sommeil du juste. C’est dans cette discrétion, cette quiétude surnaturelle qu’il a lancé sa voix pour nous offrir quelques refrains, dont «Saïda ba’ida», texte célèbre s’il en fut et, notamment repris par Mami. Ce chanteur insolite de la gare de Sabra est Belhadj Khaldi. Riche de sa seule personne, de sa seule voix, d’une indéniable qualité humble et solitaire jusqu’à l’extrême, il survit comme il peut dans la société de l’après décennie noire, dans laquelle il ne se retrouve pas. C’est un chanteur de Raï ancien, une survivance de l’Algérie rurale, avec ses valeurs immaculées, ses codes d’honneur, sa poésie, ses légendes et ses mythes. Chèche brun noué autour de la tête, la quarantaine bien tassée, il dégage, tout à la fois, une quiétude intérieure et une inquiétude vis-à-vis de la vie du dehors, des contingences extérieures, d’un avenir qui semble lui filer entre les doigts. Belhadj est seul dans une société qui n’accepte ni la solitude, ni la singularité, et être chanteur de Raï ancien paraît comme une survivance incongrue, surtout si l’on n’a pas fait fortune avec son art. Parce qu’à la limite, on peut être un chanteur de Raï approximatif et devenir respectable dans la société établie. Mais pas chanteur de Raï ancien dans un village excentré de l’Ouest et désargenté. Belhadj Khaldi est le dernier né d’une famille de cinq enfants, habitant Aïn Sabra, sur les hauteurs de l’ancien village colonial, Turenne, l’actuelle Sabra. Dans sa famille, les femmes chantaient déjà, par tradition héréditaire. Il a peu connu son père, émigré de l’ancienne génération, mort dans un accident de travail, il ne se rappelle même plus de l’endroit. Il ne se souvient pas, non plus, depuis quand il chante. C’est presque de naissance. Après avoir passé 4 ans à l’école des cadets de la Révolution, il s’est voué à la chanson. Suivant les traces des chioukh, il a commencé par s’insérer dans les soirées, progressivement admis et respecté pour ses qualités artistiques. Il connaît parfaitement les recoins de l’Ouest algérien, les lieux du Raï ancien, et les musiciens et chanteurs: les flûtistes Ghaouti, Ould Si Abdallah, Ali Tirman, Abdelkrim, le chanteur Ould Mellal. Un de ses maîtres et celui de Khaled aussi, c’est Boutaiba Saïdi. Il se sent proche également de Cheikh Tahar, Cheikh Hattab, Cheikh Fatmi (l’auteur du célèbre Oued Chouli). Il a accompagné Cheikha Djenia. Il a aussi chanté dans la région de Tlemcen, aux cascades d’El Ourit, Saïda, Oran, Ghazaouet; dans des mariages et des discothèques. Mais les galas de mariages se font rares, tués par les disk jockeys. Belhadj a tenté de graver un produit. Ses démarches sont restées en suspens. Il avait, notamment, sollicité le regretté Rachid Baba Ahmed. C’était le terrorisme et, lui-même, se sentait en ligne de mire. Un ami percussionniste venait d’être égorgé, à Sabra où l’horreur avait atteint des sommets. Depuis les années 2000, Belhadj subit une déprime qui provient des contrecoups de la décennie noire, ajouté à cela les aléas de son existence et sa marginalité. Pourtant, son talent est intact et bien d’autres chanteurs lui envieraient sa voix et ses inspirations poétiques. Car, il a créé des paroles. Il lui faudrait juste une rencontre décisive à même d’inverser le cours de sa carrière. Brahim Hadj Slimane
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