Oran à l’heure de Layali El-Medh
L’association musicale Ennahda d’Oran, présidée par Hadj Benachenhou et dont l’orchestre est dirigé par Allal Mokhtar, organise sa 6ème édition des Layali El Medh (Les nuits du panégyrique) à l’occasion du Mawlid Ennabaoui Echarif.
C’est la salle Es-Saâda (ex-Colisée) qui abritera du 19 au 21 mars les soirées musicales qu’animeront tour à tour les 12 orchestres (entre associations et groupes) invités dans ce cadre, à savoir de Tlemcen Ahbab Cheïkh Larbi Bensari, d’Oran Mansourah, Nassim El Andalous, Mustapha Belkhodja, Assala, le grand orchestre outre Ennahda (école/association), de Blida El Moutribia, de Mascara Er-Rachidia et de Mostaganem Benou-Bahdja ainsi qu’un orchestre marocain.Notons que ce plateau lyrique est dépourvu de groupes féminins connus sous le nom de «m’samaâte» ou «fqirate»; nonobstant, leur participation aurait donné à cette manifestation culturelle un cachet artistique particulier et accentué l’éclat du spectacle. Le premier madih «Tala’a el badrou alayna» n’a-t-il pas été chanté par Banat En-Nedjar à Médine en guise de bienvenue à leur cousin le Prophète Mohamed (QSSL) pour «célébrer» sa hidjra de la Mecque?
A Tlemcen, c’est Cheïkh Abdeslem Bensari (frère de Cheïkh Larbi Bensari et premier maître de Abdelkrim Dali) qui était considéré comme spécialiste du Medh.
Pour sa part, feu El Hadja Tabet Khadoudja, la sœur de Cheïkha Tetma animait des séances dites «Djem’» (cérémonies mystiques) dans la zaouïa de Dar Moulay Tayeb sise à la rue Kaldoun, à côté de Djamaâ Chorfa (El Medress). «Moi, je les (Tetma et Khadoudja) compare à deux étoiles qui ont brillé dans le ciel de Tlemcen», estime Si Mustapha Krabchi, un fan de la diva du hawzi. Et d’ajouter: «La première dans la musique profane et la seconde dans le chant sacré Medh»... A noter que la défunte mère de ce dernier, appelée Bent Saddeq, qui dirigeait un groupe de «fqirate» (dont le répertoire est conservé dans la discothèque de la radio locale) fréquentait la zaouïa Moulay Abdelkader de Bab El Hdid. A sa mort, El Hadja Khadoudja fut remplacée à Dar Moulay Tayeb par sa nièce, la regrettée El Hadja Djamila (Tabet) qui «officiait» invariablement l’après-midi de chaque vendredi. Les deux sœurs de cette dernière, Hamida(décédée) ainsi que Salima (toujours «en activité») était invitée comme cantatrices funéraires aux cérémonies mortuaires(dikr), outre leur tante paternelle Tabet Ouïcha et sa nièce Bekkaï Saliha (toutes deux décédées). Leur consœur, la dévouée feue Aouicha Benyarou (épouse Bouayed) de R’Hiba réunissait ses «adeptes» au sein de la zaouïa Cheïkh Benyelles située au Derb Essrour dans le quartier Ars Didou. A noter dans ce contexte que Cheïkha Tetma marqua «solennellement» son retrait de la scène artistique «i’tizel» en 1954 par un ultime mais non moins sublime enregistrement aux éditions Odéon en l’occurrence une chanson à caractère mystique puisée dans le diwan de Cheïkh Lakhdar Benkhlouf «Ch-hal’ eucht labed tendem» dont elle composera la mélodie. Lors de sa prestation «spirituelle» au studio de la radio de Tlemcen (Bel-Air), la percussion mizân serait «tombée» suite à un moment d’hésitation de Cheïkha Tetma dû à l’émotion (pleurs). Un incident «technique» plein de symbolisme qui lui aurait valu une audition (convocation) auprès de la police politique coloniale (RG français). Alors que le «sama’» (re)produit par les zaouïas et autres confréries avait la part belle lors du colloque international sur le soufisme (2ème édition) qui s’est tenu à Tlemcen du 12 au 15 novembre 2005 sous l’égide de l’UNESCO/ CNRPAH, le rôle des «Djem’»(Fqirat) du terroir tlémcenien dans la préservation du patrimoine immatériel mystique, fut complètement «occulté», mise à part une timide évocation des «Am’riate» des Hauts-Plateaux. Rappelons au passage que Radio Mostaganem, alors dirigée par Nasreddine Bloud, s’est vu décerner le Micro d’or (1ère édition 2007) pour l’émission de variétés et de divertissement «Avec les Meddahate». «Kem djahili a’ta oua dakhala tariqati (Souq’na ameur billah)», qui était le chant culte des «Djem’», sera repris «musicalement» en 1973 par Chafik Hadjadj et «suivi» par Tewfik Benghabrit, lequel fera des émules, en l’occurrence Meriem Benallal qui interprètera «Sidi Mohamed Benali djani fi m’nem Allah».
Le précurseur en la matière est incontestablement l’illustre association «Nassim El Andalous» dite des Ouled El Ghoul (Yahia et Belkacem) qui enregistra en 1981 à la radio d’Oran, grâce à l’apport «confrérique» du Dr Mohamed Cherrak El Ghosli, la qacida «Bidjah Tidjani Si Ahmed fekkek men h’çal» du diwan de la zaouïa El Alaouiya, dont s’inspirera par ailleurs le talentueux Baroudi Benkhedda qui jettera son dévolu sur «Dikr sbeb koul khir» à travers un remake syncrétique «décent» mais néanmoins professionnel, une version travaillée, alliant la mystique à l’esthétique.
Les Ouled El Medjdoub, Abdelghani et Abdessamad ainsi que Mohamed El kebir (Barkat) ont, quant à eux, exploité fidèlement le répertoire des Aïssaoua, une confrérie qui se réclame être leur famille. On ne doit pas oublier sur ce registre, Nouri Koufi et Hami Benosman (qui interpréta «Sidi Boumediène djitek qaced» bien avant Koufi), Brahim Hadj Kacem et Rym Hakiki, tentés eux aussi ou plutôt «entraînés» par cette nouvelle «vague». A propos de mode, après le hawzi en vocodeur («initié» par un chanteur de Nédroma), voilà le medh «robotique» lancé par un groupe marocain Reggada. Revenons à l’interprétation authentique avec Cheïkh Larbi Bensari à travers «Ya oua’sa’ el m’khazen chella’ n’sib», « Selou’ ya ibed Allah ala’ chafi’ina Mohamed» (QSSL), «Ya ka’ba ya bit rabbi ma’hlaki», « Selou’ ala’ rassoul Allah(QSSL) oual el hal a’zem». Cheïkh El Hadj Abdelkrim Dali excella dans le medh en interprétant, entres autres, «Rihla Hidjazia» (El Hamdou Lilah Nelt Qasdi) de son crû (paroles et musique), «Qasset Sidna Ibrahim El khalil»( chantée avant lui par son compagnon Mahieddine Bachtarzi), «Ya el wahed khaleq el a’bed soltani» (de Cheïkh Mohamed Bensahla), «Ya khaleq el arch el adîm» (de Sidi Boumediène El Ghaout), «Bismi’Allah b’dit en’zemmem»(El Maw’ouda), «Ana el abd el meskine» (de Ibn Anissa), «Sa’dat el qalb el hani ya sidna» (de Cheïkh Kaddour El Alami), «Djabet Yamina»(naissance du Prophète QSSL). A ce propos, son fils aîné, Mahmoud, fera un témoignage émouvant, mais non moins troublant, à travers le film documentaire réalisé en 1980 par Djamel Khouidmi de l’ex-RTA, lorsqu’il évoquera le souvenir d’un père ulcéré de voir, «impuissant», à la télévision un jeune chanteur de haouzi interpréter incorrectement une de ses qacidate, en l’occurrence «Djabet Yamina», diffusée à l’occasion (plus exactement la veille) du Mawlid ennabaoui. Bien qu’étant à l’article de la mort, il demanda qu’on lui apportât sa mandoline pour réhabiliter son œuvre, massacrée en direct, d’autant qu’il s’apprêtait à faire une compilation (enregistrement en solo au luth) du répertoire medh pour le compte de l’INM. Accompagné au mizane par son fils, le Cheïkh entama trois couplets puis s’écria à l’adresse de son vis-à-vis: «Arrête!». Ce fut-là, la dernière volonté d’un musicien perfectionniste, l’ultime soubresaut d’un artiste blessé dans son orgueil. C’était la veille de sa mort, un 19 février 1978.
A propos du Mawlid Ennabaoui, sa célébration (12 Rabi’el awel 1429), cette année dans la capitale des Zianides sortira des sentiers battus, si l’on en croit les échos. Parallèlement aux zaouïas qui sont rôdées en matière d’organisation (Mam’cha de Bab El Hdid, Darkaoua de Bab El Djiad, El H’Bara de Sid El Djebbar, El Habibiya de Ras El B’har, El Alaouya de Hart R’ma...), le site historique du Méchouar servira de cadre aux festivités, notamment l’auguste mosquée (désaffectée) Sid El Madjacy qui recouvrera pour la circonstance sa vocation originelle (cultuelle).
C’est à Si Mohamed Baghli, chercheur en legs universel, que revient cette initiative qui aura le mérite de restituer le faste d’antan au sein de ce palais zianide où résidait Abou Hamou Moussa (14ème siècle), au sein duquel le clou du spectacle fut la fabuleuse «magana» (horloge) d’Ibn El Faham, inventeur de ce gigantesque automate «scénique». Pour rappel, ce passionné du patrimoine organisa en 1983 à la maison de la Culture de Tlemcen et avec le précieux concours technique (distribution instrumentale) du défunt Rachid Baba Ahmed et l’interprétation musicale de l’association Riad El Andalous, une mise en scène lyrique évoquant la «magana» du Méchouar. Les préparatifs vont bon train à cet effet au sein de la khalwa de Sid Es-Senouci de Derb Sid El Yeddoun où se tiennent des séances de lecture de «mouldiate» de Si Laroussi, entres autres animées par Guellil Abdel’Illah, un professeur de musique, adepte et chercheur dans le domaine du soufisme. Un ténor du sama’, le marocain Touhami, sera l’hôte de la zaouïa El Habibiya sous la houlette de El Hadj Abdeslem Lachachi. Par ailleurs, l’association musicale El Inchirah d’Alger présidée par Smaïl Hinni célèbrera El Mawlid Ennabaoui 1429 sous le signe du 30ème anniversaire du décès de Cheïkh Abdelkrim Dali (à qui Ettarab El Acil de Tlemcen vient de rendre un hommage quasi-national) à travers un programme musical spécial medh qu’elle dédiera à sa mémoire.
Le sama’(chant soufi) et son pendant le medh (panégyrique ou éloges à la gloire du Prophète QSSL) constituent les deux faces de la même médaille qui est la musique sacrée ou le chant mystique. Parmi les chansons du genre, nous citerons «El horm ya rassoul Allah» et «Ghitou el melhouf» de Ben M’Saïb, «El Mounfaridja» d’Ibn Nahwi (interprétée par le grand chanteur marocain Abelhadi Belkhayat qui chanta également «Ya qat’in l’djbel, zayrine ennabi»), «Salafat Leïla» du poète soufi andalou Shustûri, «Mata ya ûriba el hal aïni tarakoumou», «Idou ilaya el wissal» du savant mystique Sidi Abou Madyan Choaib (12ème siècle), «Ya rahilin» du poète Abderrahim el Bara’i, «Ya tadj el anbiya el kram» (poème de 200 vers) de l’illustre panégyriste du Prophète(QSSL), Lakhdar Benkhlouf, «Al-Bourda» (ou El Mimiya interpétée par Ahmed El Baïdaoui) et «Al-Hamziya» de Sharaf Eddine Al-Boussaïri, «El mi’radj» (L’ascension) de Abi Djemaâ Talalissi, « a r’soul Allah ya sanadi» de Qadi Ayad «reprise» par le célèbre Da’iya Benabdelkrim El Meghelli et chantée par Mahmoud El Idrissi, qui interpréta également «N’bda bismi el fettah», «Sallou alay’hi bidawem» de Si Laroussi, «Nabda bismi el qadir» de Cheïkh Mohamed Benyelles ettilimçani eddimachqi, «Hadihi anouarouhou» de Sid El Qissi, ainsi que «Ethoulatia el mouqadassa» et «Hadith errouh» chantées par Oum Kelthoum (qui interprètera par ailleurs des chansons mystiques écrites par Mohamed Abdelwahab dans le film consacré à «Rabi’a El Adawiya»), «El Qods» et «Salaytou mekkata» par Faïrouz, «El mathal el ali’» interprétée par Smaïl Ahmed, «Men day b’hek» par Mohamed El Hayani... A noter que la plupart des poètes mystiques sont originaires du Maroc, dont Cheïkh Abdelaziz El Maghraoui, Driss et Kaddour El Alami, Sidi Ameur El M’Zoughi... A ce propos, le célèbre poète soufi Al-Harrâq, originaire de la région de Chafchaouen, a écrit trois grands diwans (chants soufis) invoquant la grâce du prophète et évoquant l’amour dans ses sens les plus profonds. Voici un vers d’un classique de la musique andalouse transformé par Al-Harrâq:
«Le matin comme un notable se promène vêtu de ses plus beaux habits et laisse traîner son Dibaj(Drap en soi)»
Al-Harrâq écrit alors sur le même Bahr et sur la même gamme musicale concernant les sens soufis:
«Soit pure avec ton amant il te dévoilera l’éclat de ses lumières et tu auras de sa beauté un signe».
Il convient de souligner que le Mathnawi de Jalal Eddine Er-Rûmi, le créateur du sama’ compte 36.000 vers lyriques et plus de 26.000 distiques (groupes de deux vers). Citons d’autres diwans, dont ceux d’Ibn Al Faridh, de Tawasin Al-Halladj, de Mahieddine Ibn Al Arabi, de Shusturi... Pour le Maghreb, notamment Tlemcen et Mostaganem, on évoquera trois noms qui sont Sidi Boumediène El Ghaout (dont le diwan, composé de 49 poèmes mystiques, a été récemment édité par les soins de El Hadj Abdeslem Lachachi et distribué à titre gracieux), Cheïkh Mohamed Benyellès (son diwan, composé de 24 poèmes, a bénéficié lui aussi d’une «promotion» aux éditions Ibn Khaldoun, toujours par le même mécène) et Cheïkh Lakhdar Benkhlouf (dont 31 pièces de son répertoire furent rassemblées par Mohamed Bekhoucha et publiées à Rabat en 1985).
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Allal Bekkaï
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Posté par : sofiane
Source : www.voix-oranie.com