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« Les migrations internationales relèvent d'un phénomène naturel et historique »



« Les migrations internationales relèvent d'un phénomène naturel et historique »
Il ne se passe pas de jour sans que des centaines de migrants en provenance d'Afrique subsaharienne tentent de franchir les frontières du Maroc, le plus souvent à destination de l'Europe, l'Espagne notamment. Les moins chanceux restent coincés dans le royaume d'où ils sont rejetés vers Maghnia. Les autorités peinent à répondre à cette demande pressante. Ce « fait sociétal et spatial majeur », selon l'expression consacrée des spécialistes, devient crucial lorsqu'il s'agit de cadres, d'étudiants, de femmes avec ou sans enfants qui intègrent, pour survivre, parfois des réseaux de passeurs, des spécialistes de la fausse monnaie... Le Dr Mohamed Saïb Musette, chercheur au Cread, nous aide à mieux situer les origines et les enjeux de ce phénomène qui touche aussi notre pays.Comment expliquer ce phénomène de la migration, cet « atterrissage » de Subsahariens à Maghnia 'La question appelle des réponses distinctes. La notion « d'atterrissage » est un peu excessive. Ils ne sont pas des ovni ! Celle de « sans papiers » est criminogène. Il est souhaitable simplement d'examiner un phénomène social qui a existé dans toutes les sociétés humaines depuis des lustres. L'explication des flux migratoires provenant de l'Afrique profonde repose sur des traditions de migrations circulaires existant depuis des siècles dans ces régions. Deux pays avaient l'attraction la plus forte : la Côte d'Ivoire et la Libye. Ces deux pays ont connu des crises politiques et sont devenus instables. Il est à noter que tous ceux qui viennent en Algérie n'ont pas systématiquement le « rêve européen ». Ces migrants, antérieurement confinés en majorité dans les départements du Sud, sont visibles un peu partout en Algérie. Maghnia a, en tant que commune frontalière, une fonction charnière entre l'Algérie et le Maroc. Elle a aussi une activité économique informelle transfrontalière intense, malgré la fermeture des frontières.Maghnia est depuis des années une terre d'accueil pour ces « sans papiers »...Maghnia, terre d'accueil ' Oui, pour un segment de ces flux migratoires mixtes provenant de nos deux pays voisins du Sud (Niger et Mali) mais aussi de plusieurs pays d'Afrique. Ce segment opte pour Maghnia non pas pour y demeurer. En ce sens, Maghnia n'est pas en soi une terre d'accueil, mais plutôt une zone charnière, un espace de relais. Pour ces migrants, la traversée est une question de temps et d'opportunité. Même le Maroc peut être considéré comme un pays de transit, en admettant le fait que l'objectif est d'atteindre l'Europe. Cette zone frontalière a été longtemps retenue comme étant un lieu de passage pour les migrants vers le Maroc. C'est aussi dans cette région où l'on assiste à des expulsions du Maroc vers l'Algérie. C'est une règle internationale ? Les forces de sécurité sont habilitées par la justice à reconduire les migrants interceptés aux frontières d'entrée. L'Algérie en fait autant pour les migrants qui franchissement nos frontières au Sud.Les autorités de Tlemcen ont mobilisé, en 2006, de gros moyens pour refouler « les clandestins ». 2.000 personnes ont été refoulées. Est-ce que ces opérations sont bénéfiques 'La notion de « clandestin » est très chargée et négative. Les juristes, comme les travailleurs sociaux, s'interdisent de stigmatiser les migrants. Les médias devraient en faire autant. Le refoulement est une pratique internationale, on l'appelle aussi reconduite à la frontière d'entrée. C'est une opération de routine pour les gardes frontaliers. L'opération engagée fin 2006 est exceptionnelle. Elle avait pour objectif de rapatrier les migrants subsahariens installés depuis des années dans les Ghettos, sur les rives de l'oued Jorgy. Cette décision a été prise suite aussi aux événements de Ceuta et Melila. Une bavure qui a coûté la vie à des migrants. Cette opération ne saurait être rééditée dans la situation actuelle, caractérisée par des flux assez complexes.Les Subsahariens représentent « un danger » (agressions, vols, trafic de drogue, mendicité...). Quelle politique faut-il adopter pour les gérer 'Les migrations ont toujours connu ce type de stigmatisation. On disait aussi que les Algériens, voire les Maghrébins, dans certains pays européens, étaient porteurs de tous les maux de la Terre... C'est ce qu'on disait aussi des Irlandais lorsqu'ils embarquaient pour l'Amérique. Ils étaient mis en quarantaine avant de débarquer. Les agressions, les vols et le trafic de drogue au niveau de Maghnia ne sont pas une pratique exclusive des migrants. L'économie informelle au niveau de cette localité n'est pas nouvelle. Avec ou sans migrants subsahariens, cette localité attirait les « barons » venant de deux pays. Je ne pense pas que ces activités informelles aient gagné en intensité avec la présence des Subsahariens. On peut supposer que ces migrants, en situation irrégulière, n'ont d'autres choix que de travailler dans l'informel. La politique à mettre en ?uvre est celle que nous ne cessons de réclamer pour nos migrants à l'étranger. On demande à d'autres pays d'avoir une politique respectant les droits fondamentaux, les droits humains et sociaux de nos migrants, même s'ils sont en situation irrégulière. C'est cette politique qu'il faut adopter et mettre en ?uvre.Cette mobilité internationale s'inscrit dans un contexte de crise et de domination géopolitique, de mutations économiques et sociopolitiques. Que faire pour freiner ou endiguer ce fléau 'Je ne cesserai pas de répéter que ce phénomène n'est pas « un fléau » en soi. Le verbe « endiguer » aussi est assez péjoratif. Les migrations internationales relèvent d'un phénomène naturel et historique dans la formation des sociétés humaines. La conjoncture actuelle impose d'abord un diagnostic. Le contexte de « crise » signifie que les mesures soient « urgentes ». En Algérie, nous avons eu, depuis le « pseudo printemps arabe », des flux migratoires provenant de pays qui ont connu des crises multiformes d'une extrême violence. L'Algérie a réagi de deux manières : nos migrants résidant dans ces pays en crise ont été rapatriés et notre pays a ouvert ses frontières aux personnes en quête d'une protection internationale.Quelle est la solution à apporter à la pression migratoire 'Le taux moyen mondial des migrations internationales est de 3%. Le taux moyen observé en Algérie est estimé à moins de 1%. La pression n'est pas globale mais plutôt accentuée dans certaines localités. Il n'existe pas de solution miracle.Il y a des instruments de régulation des flux connus des autorités. Il y a aussi des dispositifs pour leur gestion. L'application des uns et des autres ne peut être uniforme. Elle repose sur le diagnostic. La régularisation des migrants peut être une solution pour certaines localités souffrant d'un besoin de main d'?uvre. Pour les localités frontalières, c'est la nature et la dynamique de l'économie informelle qui mérite des solutions immédiates. L'Algérie ne peut plus continuer à exporter des produits subventionnés vers les pays voisins. Il s'agit d'un rapport de force entre les « barons » de ces activités et les autorités algériennes.Les flux migratoires s'estomperaient dans les zones frontalières sous trois conditions : l'établissement des règles minima de sécurité entre les deux pays, la construction d'une économie fondée sur des normes internationales (suppression de l'informalité) et le fonctionnement d'un marché de travail qui repose sur des mécanismes transparents de l'offre et de la demande de main d'?uvre.Un mot pour conclure...La presse a une fonction d'information et une autre pédagogique. Il y a lieu surtout de ne pas dénaturer la réalité sociale, ni de grossir les phénomènes de manière excessive. Il faut utiliser des expressions qui ne vont pas dans le sens d'une stigmatisation des personnes. Avant d'aller vers des solutions globales, il est important de faire un diagnostic approfondi. Il serait malheureux de procéder à une amputation d'un membre à quelqu'un qui souffre d'une « veine bouchée ».


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