Tlemcen - Sites et découvertes archéologiques

Les fulūs à l’effigie impériale de Tilimsān : une énigme numismatique du VIIᵉ siècle



Les fulūs à l’effigie impériale de Tilimsān : une énigme numismatique du VIIᵉ siècle

Le monnayage de cuivre ancien de Tlemcen (Tilimsān) figure parmi les émissions les plus rares et les plus intrigantes des débuts de l’Islam au Maghreb. Ces fulūs exceptionnels, longtemps connus par un nombre infime d’exemplaires, témoignent d’une phase de transition monétaire où se mêlent héritages antiques et affirmation d’une nouvelle souveraineté islamique.

L’étude de ces pièces s’inscrit dans le cadre des recherches sur les monnayages du VIIᵉ siècle présentées dans l’ouvrage collectif Coinage and History in the Seventh Century Near East 4, référence majeure pour la compréhension des émissions de transition au Proche-Orient et en Afrique du Nord.


Un monnayage de transition au début de l’Islam

Classé par le numismate John Walker dans la section dite « post-réforme », le fulūs de Tilimsān présente pourtant des caractéristiques iconographiques qui le rapprochent des émissions transitionnelles de type IH (Imperial Head) de Tanger.

Sur le plan chronologique, cette émission s’inscrit probablement à la fin du VIIᵉ ou au début du VIIIᵉ siècle, dans le contexte de la réforme monétaire menée sous le califat de Abd al-Malik ibn Marwan. Elle illustre les expérimentations monétaires propres aux ateliers périphériques du Maghreb occidental.


Description numismatique du fulūs de Tilimsān

Le design de cette pièce se distingue par sa simplicité et son archaïsme :

  • Avers : un visage barbu vu de face, aux cheveux séparés au milieu et retenus par un diadème.

  • Revers : la légende arabe ḍuriba bi-Tilimsān (« frappé à Tilimsān »).

  • Décor périphérique : certains exemplaires présentent un cercle perlé unique.

  • Poids : les spécimens connus varient entre 1,76 g et 3,18 g.

Cette variation pondérale importante suggère une production locale non standardisée. Le module réduit et la frappe parfois irrégulière indiquent une fabrication artisanale, typique des ateliers régionaux de la période précoce.


Corpus et rareté des exemplaires

Pendant longtemps, un seul exemplaire était répertorié. Le corpus actuel reste extrêmement limité, réparti entre collections publiques et privées. L’étude des coins révèle l’existence de plusieurs paires distinctes, preuve d’une production organisée mais quantitativement faible.

La rareté exceptionnelle de ces pièces confère à chaque exemplaire une valeur documentaire majeure pour la reconstitution de la numismatique islamique primitive au Maghreb.


Baal, Hercule ou Alexandre ? Le débat iconographique

L’identification du personnage représenté à l’avers a suscité plusieurs interprétations.

Une hypothèse récente y voit Alexandre le Grand, associé à la figure coranique de Dū’l-Qarnayn. Cette lecture reste cependant peu compatible avec les traditions numismatiques régionales.

Walker avait d’abord évoqué Hercule avant de corriger son attribution en faveur de Baal. Cette identification demeure la plus convaincante. Les monnaies puniques, néo-puniques et romaines de Maurétanie présentent fréquemment un Baal barbu vu de face, avec une coiffure analogue. La continuité stylistique entre ces prototypes antiques et le fulūs de Tilimsān est frappante.


Continuité artisanale et technique de frappe

L’analyse technique suggère une frappe sur flans de cuivre irréguliers, probablement coulés puis martelés. La qualité variable de la gravure indique un atelier à échelle réduite.

Le recours à un prototype antique pourrait refléter la continuité des graveurs locaux héritiers de la tradition tardo-antique. Plutôt qu’un choix purement idéologique, il s’agirait d’une adaptation pragmatique fondée sur le savoir-faire disponible.


Fonction économique et acceptabilité monétaire

Les fulūs étaient destinés aux transactions quotidiennes de faible valeur. Dans un contexte où des monnaies antiques circulaient encore, l’adoption d’une iconographie familière facilitait probablement l’’acceptation de la nouvelle émission.

Le fulūs de Tilimsān peut ainsi être interprété comme un instrument de stabilisation économique locale : une image héritée du passé combinée à une légende arabe affirmant la nouvelle autorité politique.


Relations avec les émissions de Ṭanja

Le rapprochement stylistique avec les fulūs IH de Tanger suggère un horizon monétaire commun dans le Maghreb occidental. Malgré la distance géographique, ces ateliers semblent avoir partagé des modèles visuels et des pratiques techniques comparables.

Cette convergence témoigne de réseaux d’échanges actifs durant la formation des premiers systèmes monétaires islamiques régionaux.


Conclusion

Le fulūs à l’effigie impériale de Tilimsān constitue un témoignage exceptionnel de la plasticité des premières administrations islamiques du Maghreb. En associant une iconographie héritée de la tradition antique à une légende arabe, cette émission illustre une transition progressive entre héritage méditerranéen et souveraineté islamique.

Sa rareté en fait une pièce clé pour comprendre les mécanismes d’adaptation économique et culturelle du VIIᵉ siècle. Plus qu’une curiosité numismatique, elle représente un document essentiel pour l’histoire des débuts de la numismatique islamique en Afrique du Nord.


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