Tlemcen - A la une

LES CHOSES DE LA VIE Sur les routes ombragées de Tlemcen…



Par Maâmar FARAH
maamarfarah20@yahoo.fr
Quant tout part et fout le camp, il reste les souvenirs… Il reste ces images murées au fond de la mémoire et qui ne veulent pas jaunir, gardant intactes toute leur luminosité et la fraîcheur de leurs couleurs.
Une ville, une autre halte dans nos pérégrinations de journalistes jetés sur les routes de l'Algérie profonde à l'époque de la grande quiétude et de la paisible ronde des jours sans heurts… Ah ! Sereine nonchalance des saisons tranquilles, où es-tu ' Un hôtel. Une chambre sans faste et sans téléphone, avec, comble du luxe, une douche où l'eau ne coule qu'à des horaires stricts. Et ces inévitables aquarelles suspendues au-dessus du lit, œuvres d'obscurs dessinateurs qui se prenaient pour des artistes doués ! Un balcon qui s'ouvre sur un été lumineux. Siestes de reporters, partagées entre le bar du coin et la pièce austère léchée par les brûlants lance-flammes du soleil méditerranéen. Et la ville, paisible et laborieuse, qui s'offre à vous dans un moment d'extase partagée. La ville aux parfums et reflets si particuliers. Encore une aux charmes désuets, mélange d'Orient exotique et d'Occident moderne. Laquelle ' La ville blanche, bien sûr, superbe joyau niché au creux de la riante et verdoyante vallée. La cité d'art et d'histoire, titre galvaudé mais qui prend ici toute sa valeur, car qui, mieux que la capitale des Zyanides peut mériter cette qualité ' Tlemcen est une invite, un sourire, une caresse… Quand on prononce ce mot magique, je pense au plateau de Lalla Setti qui protège l'éblouissante ville laiteuse parcourue de luxuriants jardins. Je pense aux cerises, écarlates et galbées, vendues pour quelques sous à chaque coin de rue par des marchands ambulants. Je pense aux fresques d'ombre et de lumière qui patrouillent les bosquets des monts de Tlemcen. Je pense aux vertes étendues de pins qui glissent sur la corniche. Je pense aux oliveraies rectilignes surgies d'Andalousie. Je pense aux seigneurs vautrés dans les patios rafraîchis par les jets d'eau et les senteurs des lilas. Je pense aux belles dames de jadis, enveloppées de soie et de parfums captivants, valsant autour des jets d'eau bruissant dans des bassins aux zelliges d'un autre âge… J'y suis rentré par la belle route qui vient d'Oran et traverse quelques villages coloniaux non encore pollués par le béton et le trabendisme. Une succession d'adorables et pimpantes localités aux maisons surmontées de toitures rouges. J'y suis rentré en venant de Sidi-Bel-Abbès, après une halte mémorable aux cascades d'El- Ourit, dans le flamboyant rouge et or d'un crépuscule d'été, calme et savoureux, qui annonce une magnifique nuit de musique andalouse. Mes yeux ne voulaient pas quitter l'abrupt rempart vert qui dévale des hauteurs de Lalla Setti, avec, à son sommet, cet incroyable viaduc d'acier qui enjambe deux falaises escarpées. L'eau, surgie des profondeurs de la forêt, explose en une multitude de gerbes dont le roucoulement est comme une seconde musique… L'orchestre entame une nouba. Les tables se remplissent. L'odeur des brochettes embaume l'air. Je m'enivre déjà, mais le chauffeur avertit : «Si tu restes, tu ne te lèveras pas avant minuit. Il faut penser à réserver l'hôtel…» Qu'il est difficile de quitter ce paradis ! Après une courte correspondance à Oued Tlelat, j'y suis rentré par cet interminable train qui avance comme une tortue à travers le paysage dépouillé de la plaine belabessienne traversée par les vents sibériens de janvier. Le temps d'un pittoresque voyage, j'ai pu faire connaissance avec des familles qui revenaient d'Alger après un court séjour pour régler quelques affaires personnelles souvent liées à la santé. C'était le temps béni de la justice sociale et de la médecine gratuite. C'était l'époque du train, moyen de transport populaire et romantique, qui nous réconciliait avec la nature et nous faisait découvrir les charmes de notre belle patrie. Et voilà les tunnels, voilà les monts qui dorlotent les nuages du côté d'El-Ourit. Cette fois-ci, je suis sur le viaduc d'acier et le regard, qui plonge dans les abysses, accroché par le ruban scintillant de la route de la corniche, se trouble de vertige… Vertiges des sens cabriolés dans les panoramas célestes, tournis des gouffres verdoyants qui vous accompagne jusqu'au bout du voyage, et même un peu plus, lorsque les yeux, ivres de beautés pures, s'éteignent dans l'obscurité d'une chambre zébrée par l'éclat bleuâtre d'un néon qui clignote à l'extérieur. J'y suis rentré par la route de Sebdou, après un pèlerinage chez les nobles pasteurs de la région. Partis pour un reportage sur l'élevage dans cette région considérée comme l'un des principaux viviers de la race ovine algérienne, nous avons été «kidnappés» par des hôtes qui nous ont obligés d'accepter leur légendaire hospitalité. Affables, ils sont aussi d'une franchise déroutante. Ces fiers éleveurs qui tiennent de leurs aïeuls ce sens héréditaire du bon accueil, nous ont tellement gâtés que je conserve de cette région l'un des meilleurs souvenirs de ma vie de reporter. J'ai rarement connu un tel accueil, et je garde jusqu'à présent le goût de ce délicieux couscous mangé à la main et servi avec une exquise épaule de mouton local. C'était quelque part dans la steppe. C'était quelque part dans le cœur des hommes, des vrais, de ceux qui ne trichent pas, qui ne calculent pas et qui offrent ce qu'ils ont de meilleur sans vous demander d'où vous venez ! C'était à quelques pas du bonheur, au carrefour des rencontres fraternelles, nées d'un arrêt de car dans la brousse dévêtue, d'un café que l'on prend dans une baraque, d'une main tendue, d'une invite, d'un échange… Une fois à l'intérieur de Tlemcen, vous êtes saisi par l'image d'une véritable ruche, chacun s'occupant de ses affaires, dans la civilité et l'entente, loin des «excès de tempéraments» que connaissent d'autres cités et qui se traduisent souvent par une interminable série d'altercations qui se terminent parfois par de véritables tragédies. C'est une ville «civilisée», dans le sens où les comportements sont encore empreints de cordialité et les rapports façonnés par le savoi-rvivre. Et puis, je voudrais revenir sur un mythe entretenu par des gens malintentionnés. J'ai souvent entendu dire que les Tlemcéniens n'avaient pas le sens de l'hospitalité et accueillaient mal les «étrangers», terme que j'ai en horreur ! Je jure que je n'ai jamais senti cela dans les quartiers et les rues de Tlemcen et que le nombre de fois où j'ai été invité à déjeuner ou à dîner par des gens que je venais à peine de connaître, est révélateur de cette hospitalité que l'on veut maquiller pour je ne sais quelle raison. Le régionalisme, peut-être ' Cette plaie qui a resurgi soudainement après des années de parfaite communion entre tous les enfants de ce même pays ! Heureux qui, comme nous, n'a pas vu cela dans les yeux du Kabyle qui vous accueillait dans son hameau avec le sourire éternel du Djurdjura et quelques figues sèches barbotant dans l'huile d'olive. J'ai passé des nuits à Djemâa Saharidj, Tibane, Aïn El Hammam, Béjaïa et j'avais oublié que j'étais à des centaines de kilomètres de chez moi. J'ai mangé du couscous au mérou chez des familles de Jijel et il me semblait que c'était ma défunte mère qui l'avait préparé, elle qui n'était pas pourtant forte en poisson ! J'ai partagé les repas frugaux des paysans pauvres sur les hauteurs des Aurès, dans les chaumières de Khenchela, de Bou Saâda, du Zaccar ou dans les ksours du Sahara. J'ai goûté au gros couscous à la sauce rouge dans les villages ensablés d'El Oued. J'ai si longtemps erré dans l'Algérie profonde et parcouru les villes et les villages d'Est en Ouest, du Centre au Sud, que je peux témoigner de la disparition totale du régionalisme chez mes compatriotes des années soixante-dix. Quant au patriotisme, je crois qu'il faut visiter les maquis de la région, parcourir les montagnes qui entourent Sidi Medjahed, monter du côté de la vallée des Béni Snous (dite aussi «vallée des 1 000 martyrs»), descendre vers Ghazaouet ou faire le pèlerinage de Sebdou, pour comprendre que cette région frontalière, qui a donné à la cause de l'Algérie ses meilleurs enfants, n'a jamais triché avec l'histoire. Qui n'a pas grimpé au plateau de Lalla Setti pour voir les étoiles de plus près, en ces nuits où la brise marine, traversant les plaines et les collines, arrive chargée de mille senteurs qui se mêlent aux effluves des bois de l'Ourit ; qui n'a pas chaviré à la vue de la ville baignée de lumières, s'étendant à l'infini au bas du plateau ; qui n'a pas mis les pieds dans le mausolée pour un hommage à la sainte des lieux ; qui n'a pas dans le cœur la bonté et l'amour, ne peut pas comprendre les mystères et le charme de Tlemcen…
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