L?homme saint de la ville de Sidi Bel-Abbès se trouvait en effet là avant l?arrivée des Français, et sa koubba fut le jalon planté par la destinée, pour suggérer aux hommes les conceptions stratégiques et économiques qui font éclore les villes.On devait consacrer une étude sociologique de ce Saint, mais nous n?avons rien trouvé d?écrit qui puisse révéler l?histoire de notre pays, on a fait appel aux souvenirs épars où surgit tant de versions de la mémoire populaire, avec les meilleurs de chacun, pour composer une légende moyenne. C?est celle que nous allons vous recommander. Sidi Bel-Abbès était un Chérif, c?est-à-dire, un noble de la lignée descendante directe du Prophète Mohammed. Le charaaf c?est l?élément essentiel sur lequel est basée la construction d?une société saine et respectueuse. Le charaaf est une autorité spirituelle qui joue le rôle de retenue et de garde-fou des sociétés, agissant sous les préceptes du Coran.Son grand-père, Sidi Bouzidi, quitta la Mecque pour se rendre en Algérie. Il voyagea durant de nombreuses années à travers le Hedjaz, l?Egypte, la Cyrénaïque, la Tripolitaine et la Tunisie. Il avait cent ans quand il arriva à Aflou, dans le Sud algérien. C?est là qu?il prit femmes et qu?il mourut à l?âge de 144 ans, après avoir enfanté 14 enfants avec plusieurs femmes. Un de ses quatorze enfants, appelé comme son père Sidi El-Bouzidi (un village près d?Aflou prit son nom), suit une caravane qui se rendait à Fès, au Maroc, réputée par ses universités de théologie et parvient à s?inscrire et se faire admettre dans une des meilleures écoles réputées dans la capitale du Maghreb.Au bout de quelques années, le jeune étudiant était devenu l?émule de ses maîtres et les surpassa dans le savoir. La nouvelle de la naissance de ce prestige circula comme une traînée dans les capitales nord-africaines, et Tlemcen s?empressa de l?appeler pour professer dans sa célèbre médersa.Son enseignement le fit briller d?un vif éclat et voilà que tout le monde accouru de très loin pour l?écouter, et l?on dit que même le Sultan du Maroc, très versé dans l?exégèse coranique, ne recula pas devant un déplacement pénible pour se faire, durant quelques jours, son auditeur.C?est de ce savant ouléma de la médersa de Tlemcen, que naquit Sidi Bel-Abbès. Sidi El-Bouzidi aurait peut-être pu choisir, lui aussi, de se livrer à l?étude des textes sacrés dans l?ombre douce des mosquées, du lever du soleil jusqu?au coucher. Mais Dieu le voulut autrement, il avait, dès la naissance, marqué son serviteur du Sceau du sacrifice et de la peine.Comme le jeune Chérif venait d?atteindre sa vingt-cinquième année, il eut un songe ou Allah lui disait : «Prends ton bâton et va porter ma parole aux tribus errantes de la plaine et de la montagne. Si tu obéis à mes ordres, et si tu secondes mes desseins, je te donnerai des champs fertiles, des femmes fécondes et une nombreuse postérité. Et, Sidi Bel-Abbès s?étant réveillé, se retourna vers la «Kiblaa» et récita sa prière accompagnée de deux sourates du Coran, et fit ce que Dieu lui avait ordonné.Il amena les hommes simples de la plaine et des montagnes pour écouter ses enseignements et se plier à Dieu. Il leur apprit à dominer les passions, à exalter la vertu, à aimer la justice et à pratiquer la charité.Personne n?osait plus entreprendre quoi que ce soit, sans en référer à sa sagesse et tout ce qu?il conseillait ne manquait jamais de réussir. Parfois, les chefs de tribus venaient lui dire : «Père, pourquoi ne t?établis-tu pas parmi nous, nos biens seront tes biens, tu seras notre lumière et notre guide».Dieu fait simplement les choses autrement, un songe l?illumina : «Marche, Ô mon serviteur, lui disait-il dans les songes, marche, l?heure du repos n?a pas encore sonné. Et la paix, la concorde et la prospérité régnèrent de partout où passe cet homme devenu Marabout par les songes et l?amour à son Dieu. Très écouté par les gens simples et les pauvres, dans l?espoir qu?ils soient guidés dans le droit chemin, celui de la vérité et de la prospérité, cela a soulevé quelques esprits qui dorment, animés de mauvais préjugés, ces derniers s?en prennent au Saint. C?est alors qu?intervient un démon, jaloux de la puissance du Saint, il se mit à trembler devant sa puissance. Il réveilla les basses passions et les mauvais insincts. A son instigation, un faux prophète apparut qui disait : «le mendiant Bel-Abbès a indisposé Allah par son orgueil. Si vous ne le chassez pas à coups de pierres, il fixera la malédiction divine sur vos têtes et sur celle de vos enfants».Les hommes simples et les pauvres qui avaient cru en l?homme Saint crurent aussi à l?envoyé du démon. Ils cherchèrent le Chérif pour le faire périr. Mais Allah, qui veillait sur son serviteur, le fit conduire par les anges dans la forêt de Messer où il vécut durant des années de plantes sauvages et de racines. Et partout ou le Saint Bel-Abbès avait placé la vertu, le démon ramenait le vice et le péché, le pays vit s?abattre sur lui la grande misère et les plus grandes calamités. Il y eut des famines, des épidémies, où la mort faucha dans les hommes comme on fauche dans un champ de moissons. Un vieillard, sentant sa mort prochaine, eut l?intuition du péché qui pesait sur les peuples et il dit à ses enfants et petits-enfants : «En chassant le Marabout Bel-Abbès, nous mettons Dieu en colère. Si vous ne pouvez vous faire pardonner par lui, vous périrez tous jusqu?au dernier. Hâtez-vous de répandre ces paroles dans les tribus et de vous humilier devant le Saint homme.Les conseils du vieillard furent écoutés et on se mit à battre le maquis et la forêt à la recherche de cet homme.Il avait été convenu que la tribu qui découvrirait ce Saint homme, ses efforts seront couronnés de succès et Dieu lui pardonnera tous les péchés, et lui construira une Zaouïa sur ses terres digne de ses mérites. Or, il advint que les Amarna et les Ouled Brahim découvrirent ensemble la retraite du Saint homme.Une grave dispute s?ensuivit qui dégénéra en un conflit armé inter-tribus. La victoire échut aux Ouled Brahim. Dans leur fol orgueil, ils crurent maîtres de leur découverte; ils l?invitèrent à quitter la forêt et prendre résidence chez eux, sur leurs terres. Mais celui-ci leva les deux bras vers le ciel en évoquant Dieu, il dit : «Dieu ma retiré de parmi vous...» En vain, les vieillards se réclament de leurs cheveux blancs, en vain les talebs mêlent le Coran à leurs supplications, en vain le caïd se porte garant des bonnes intentions de la tribu; le Saint homme, dans sa résidence de fortune, est inébranlable comme un roc.Les populations désespérées, s?agitent et, dans un moment de démence, ils portent la main sur le Marabout pour l?enlever de force. Le Saint homme, rempli soudain de l?esprit de Dieu, se tranforme en colombe et disparaît. Les Ouled Brahim, voyant le miracle qui s?est accompli, s?inclinent le visage contre le sol implorant Allah pour sa pitié. La colombe vola jusqu?à une colline dite Sidi Amar, qui domine le marécage de la Mekerra, après s?être posée sur la branche d?un arbre, elle y demeura longtemps. Perchée sur la branche de cet arbre, elle roucoulait pour attirer l?attention des gens et réveiller leur instinct endormi, puis, doucement, elle descendit à terre et reprit une forme humaine.Un berger, du nom de Ben Salah, de la tribu des Amarna, fut témoin de cette métamorphose, il ne croyait plus à ce qu?il venait de voir et poussa un cri d?admiration et de joie. Debout, la colombe transformée en homme, c?était le Saint homme Sidi Bel-Abbès en chair et en os qui lui dit : «Malheur à toi si tu révèles ce qu?il vient de se produire, car les hommes ne doivent pas savoir ce que je suis devenu».Mais, le pasteur ne sut pas conserver le miracle divin, il en fit part à Sidi Djelloul Ould Malek, compagnon d?ascétisme de Sidi Bel-Abbès, qui se dirigea en toute hâte vers le lieu de la descente du Saint homme. Le Marabout était là, debout en train de contempler la vaste plaine de la Mekerra. Sidi Djelloul lui baisa la main droite en signe de respect et de bienvenue, il le supplia d?être le guide spirituel des tribus de la contrée des Béni-Ameur. A force de le supplier, il obtient de lui le pardon à ses persécuteurs et qu?il ne prit plus la forme d?une colombe pour se soustraire à leur vénération. A ces mots, les Ouled Brahim et les Amarna gravirent à leur tour la colline de Sidi Amar, jusqu?au lieu du miracle, l?homme saint était encore debout, ils se prosternèrent à terre devant ses pieds, le priant d?être auprès d?eux pour l?éternité. Soudain, il chuchota dans l?oreille de Sidi Djelloul ce qui suit : «Dieu, fais émerger du fond de ce marécage une magnifique ville verdoyante que les Roumis lui donneront mon nom», et puis : «ces Roumis vont vous tromper par leur apparence, ils vont vous faire la guerre, vous allez vous défendre et puis vous deviendrez des frères. Ils vous apporteront la justice et le savoir». Vous construirez ensemble les songes de Dieu. Et ce fut ainsi que s?accomplit la promesse qu?Allah avait faite à son serviteur. Après une longue vie de sainteté, et vers l?année 1780, le patriarche, sentant sa mort approcher, demande à contempler pour la dernière fois les marais remplis de roseaux et infestés de fauves qui s?étendaient devant sa demeure. On rapporte qu?il eut, à ce moment, une vision céleste qui le transfigura. Aurait-il entrevu la grande ville qui allait éclore et prospérer sous son nom ?L?homme de Dieu étant mort, on lui fit de pieuses funéraires. Ses restes furent placés dans une koubba que l?on construisit sur la colline où s?est arrêtée la colombe miraculeuse. Après une longue absence de deux siècles et un quart, le démon à la mémoire d?éléphant retourna à Sidi Bel-Abbès, détruisit le mausolée, saccagea les tombes de ceux qui reposent en paix et chassa la colombe qui s?envola vers d?autres cieux.Â
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : sofiane
Ecrit par : Y Merabete
Source : www.lequotidien-oran.com