Tlemcen - A la une

Le drame des familles séparées



Le 4 août 1994, deux personnes armées, de nationalité française, entrent dans le hall de l'hôtel Atlas Asni de Marrakech (Maroc) et tirent à bout portant sur deux touristes espagnols, les tuant sur le coup.Une Française est blessée dans le même attentat, vite imputé par les autorités marocaines aux services secrets algériens. Début d'une guerre froide entre deux pays voisins, dont les victimes seront nombreuses, particulièrement les familles des deux côtés de la barrière. Le royaume décide, alors d'instaurer le visa pour les ressortissants algériens. La riposte de son homologue algérien est immédiate. La réciprocité et la fermeture de sa frontière terrestre.Conséquences de ces décisions politiques prises à la hâte: Des familles entières des deux côtés sont disloquées. Les visites entre elles s'estompent brusquement. Solution palliative : pour se voir ou se parler, les familles déchirées se retrouvent sur les rives de l'oued Kiss où 50 mètres les sépare. Pour communiquer, elles recourent aux gestes un peu comme le font les sourds-muets. Une situation kafkaïenne, faut-il admettre.Entre Oujda, la grande agglomération de l'Oriental chérifien, et Maghnia, première métropole de l'Ouest algérien, 14 kilomètres de même configuration géographique séparent deux entités de même langue, de même religion et de mêmes traditions. Pour aller écouter des familles de l'autre côté de la barrière, on doit emprunter la «Route de l'unité», enjamber des tranchées profondes de 11 mètres et larges de 7 mètres, creusées par l'armée algérienne et grimper un grillage, haut de trois mètres, érigé par les soldats de Sa Majesté.Une traversée tolérée par les garde frontières des deux pays moyennant une somme d'argent qui varie selon les passagers clandestins (10 000 et 20 000 DA). «C'est le droit de passage appliqué tacitement par ceux qui sont censés surveiller les frontières», confie notre passeur de fortune. Au café de France, sur le boulevard Mohammed V à Oujda, Miloud, 45 ans, expulsé d'Algérie en 1975 avec son père et ses deux s?urs, écrase quelques larmes avant de se confesser d'un ton saccadé. «Excusez-moi vous venez d'en face, mon pays natal. Là où est enterrée ma mère.Je ne peux même pas aller me recueillir sur sa tombe à Tlemcen parce que, pour y aller, il faut partir à Casablanca en train, prendre l'avion pour Oran et payer un taxi jusqu'à Tlemcen. C'est absurde ! Je n'ai pas les moyens pour faire tout ce circuit, alors qu'il me suffit de dix minutes pour traverser la frontière et aller voir ma mère».Miloud le déporté«Mon père est marocain et ma mère algérienne. Mes deux s?urs et moi sommes nés en Algérie, mais pour la loi algérienne, nous sommes éternellement marocains. En 1975, on nous a séparés de notre mère le jour d'une fête religieuse, Aïd El Adha. Entre- temps, mon père est décédé. Lorsque les frontières sont rouvertes en 1988, l'espoir renaît, mais l'obtention du passeport à l'époque était difficile. Je ne pouvais traverser clandestinement parce qu'on nous disait qu'on risquait gros. Mon rêve, depuis cette triste date de 1975 est d'aller me recueillir sur la tombe de ma mère et mourir !» poursuit-il.Khalti Halima, septuagénaire, se remémore la déchirure, le visage éploré : «Je suis Marocaine et j'étais mariée à un Algérien. De cette union sont nés cinq enfants. J'ai été séparée de mes enfants un matin de décembre. Mon époux est décédé il y a dix ans et je n'ai pas pu aller à son enterrement. Mes enfants risquent leur vie en venant me voir épisodiquement, mais je n'ai droit ni aux fêtes ni aux malheurs qui touchent ma famille en Algérie.» Des Miloud, des Halima, il en existe par milliers.Nous quittons ces déracinés la mort dans l'âme pour retourner sur le sol algérien par le même moyen qu'à l'aller. Ammi Hocine, 80 ans, la silhouette fatiguée, peine à parler de son épouse Khadra. «On me l'a enlevée alors qu'elle préparait le petit-déjeuner. Elle vit toujours, mais à cause de notre âge, on ne se voit qu'épisodiquement. Je ne peux plus marcher pour traverser clandestinement la frontière. Ce sont mes enfants qui m'emmènent la voir ?entre les monts' sur Oued Kiss et je ?parle' à ma femme à distance. Mais comme nous nous aimons, nous nous comprenons», confie-t-il pudiquement et d'une manière à vous fendre le c?ur. Des familles entières ont toujours des attaches dans le royaume, mais sans possibilité de rencontre.En attendant que les politiques des deux pays «frères» consentent à mettre de côté leur ego et règlent ce problème de frontière, les victimes ? pour celles qui le peuvent ? continuent à emprunter la «route de l'unité» malgré les difficultés et les risques. Pour d'autres, ils se mettent sur les rives de l'Oued Kiss pour continuer à s'aimer. Un pied-de-nez aux gouvernements des deux pays.


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