Dans les confins occidentaux de l’Algérie, à proximité immédiate de la frontière marocaine, se trouve un lieu chargé d’histoire et de mémoire : le cimetière et le mausolée de Sidi Aïssa, situé sur le territoire de la commune d’El Bouihi, dans la daïra de Sidi Djillali, wilaya de Tlemcen. Cette commune se situe à l’extrême sud-ouest de la wilaya, dans une zone montagneuse et frontalière où les réalités géographiques et humaines restent parfois complexes.
Selon des témoignages d’habitants de la région, notamment de la famille Mouhadjer du douar El Madhar, ce cimetière ancien aurait été historiquement lié à leur lignée. Le saint Sidi Aïssa, considéré comme un ancêtre par certaines familles locales, aurait donné son nom au lieu. Autour du mausolée se trouvaient autrefois des matmoras (silos souterrains), un douar ancien et des terres tribales, témoignant d’une occupation humaine ancienne dans ce secteur frontalier dominé par le Djebel Sidi Aïssa.
Mais la situation actuelle de ce lieu sacré est devenue pour le moins paradoxale. Bien que situé en territoire algérien, ce cimetière serait aujourd’hui inaccessible aux populations algériennes locales, en raison de sa position très proche de la ligne frontalière et des restrictions sécuritaires imposées dans cette zone sensible.
Dans le même temps, selon des récits transmis par les habitants de la région, ce site continuerait à être utilisé par des populations du côté marocain, notamment pour des enterrements. Jusqu’à une époque récente encore, une waada (moussem ou fête religieuse traditionnelle) aurait même été organisée en l’honneur du saint Sidi Aïssa, perpétuant un rituel ancien qui rassemblait autrefois des tribus et des familles des deux côtés de la frontière.
Cette situation, souvent qualifiée d’« ubuesque » par les habitants, illustre les conséquences inattendues des frontières modernes sur des espaces historiques autrefois ouverts. Avant la fermeture des frontières et les tensions politiques régionales, ces territoires formaient un espace social et tribal continu, où les sanctuaires, cimetières et lieux de pèlerinage étaient partagés par des communautés liées par la parenté et les traditions.
Aujourd’hui, le cimetière de Sidi Aïssa demeure ainsi un lieu de mémoire presque inaccessible pour ceux qui s’en réclament historiquement, tout en restant actif de l’autre côté de la frontière. Pour certaines familles locales, comme celle des Mouhadjer d’El Madhar, ce lieu représente non seulement un patrimoine religieux, mais aussi une part de leur histoire familiale et tribale.
Ce cas singulier pose la question plus large de la préservation du patrimoine historique et spirituel des zones frontalières, où de nombreux sites anciens se retrouvent isolés, oubliés ou difficilement accessibles. Entre mémoire locale, géographie et réalités politiques, le cimetière de Sidi Aïssa reste aujourd’hui l’un de ces lieux où l’histoire et les frontières se rencontrent dans une étrange contradiction.
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Posté par : patrimoinealgerie
Ecrit par : Hichem BEKHTI