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«L'ancien peut côtoyer le moderne»



«L'ancien peut côtoyer le moderne»
Enregistrer et interpréter une nouba contemporaine. Un projet rare dans le monde de la musique arabo-andalouse. Comment avez-vous franchi le pas 'Lila Borsali : Cela a dû mûrir dans nos têtes chacun de son côté. Et puis le déclic s'est fait dans une émission tv où Toufik était mon invité d'honneur. On parlait de l'évolution de la nouba et j'avais lancé l'interrogation : «Pourquoi ne pas écrire de nouveaux textes et mélodies pour la nouba '». Toufik avait déjà écrit dans le madih ou la hawzi? J'avais lancé une sorte de défi et il l'a bien saisi. Quelques mois plus tard, il arrive avec plusieurs textes et me dit : «Je te les offre. Tu en fais ce que tu veux. Tu peux les mettre dans un tiroir ou les brûler? Moi j'ai eu envie de t'écrire ça. Maintenant, à toi de jouer !» Toufik Benghabrit : J'ai dit cela parce que le défi n'était pas évident pour elle et, disons-le, «osé». Franchement, nous évoluons dans un contexte très conservateur, puriste? Je ne voulais pas que sa carrière d'interprète classique en pâtisse. J'ai donc proposé les textes sans l'engager à les enregistrer. Je ne voulais pas prendre le risque de nuire à sa carrière à cause de la mauvaise compréhension d'un public qui ne serait pas encore mûr et préparé au changement. Mais, c'était sans connaître Lila qui a saisi le défi sans hésiter. J'avais déjà écrit un texte sur le drame des Palestiniens à Ghaza.J'en avais parlé à Lila, au mois d'août 2014, et elle l'a chanté en concert à Oran, puis au Canada. J'ai découvert une chanteuse engagée, dans le sens où elle ne craint pas la prise de risque. C'est une artiste qui porte un projet, qui s'investit dans la recherche, et c'est ce que je cherchais.Combien de temps de travail pour cette création 'T. B. : 18 mois, jusqu'à la sortie de l'album, soit une année et demie.L. B. : Le jour où Toufik m'a donné les textes, c'était durant un hommage à Cheïkh Salah Boukli Hacène. Cela est très symbolique. Cheïkh Boukli a déjà travaillé dans la composition, mais n'a pas reçu la reconnaissance qu'il mérite. Le fait qu'il soit présent aujourd'hui pour notre concert à Tlemcen est très important. J'aimerais que cette nouba soit jouée partout, pas seulement à Tlemcen ou Alger... Je souhaite la porter là où j'irai.Les poèmes semblent d'une tonalité très personnelle. Qu'en est-il 'T. B. : Les textes sont écrits pour Lila, mais ils restent très polysémiques. Quelqu'un d'autre pourrait aussi s'identifier à cette situation. Passer par des moments difficiles, perdre un être cher, dépasser cette douleur? Nous passons tous par ces étapes.L. B. : Toufik a su traduire des sentiments qui étaient enfouis en moi. Ces textes sont riches en significations, symboliques, métaphores? Ils contiennent aussi des secrets que le public pourra découvrir petit à petit. Cette manière d'écrire est d'ailleurs celle des textes andalous. Toufik a suivi le même principe?Si ce texte ne parlait que de moi, il aurait moins d'intérêt, je l'aurais senti et vécu personnellement et c'est tout. Mais là, l'essentiel du message est universel. Des textes qui rendent hommage aux parents, à la maman et au papa, qui évoquent la perte d'un être cher, peuvent parler à tout un chacun. Il y a aussi cette note d'espoir qu'on a envie de donner aux gens. Il ne s'agit pas de s'apitoyer sur son sort. C'est le message d'amour et d'espoir qui importe pour nous.Certes, la nouba est nouvelle, mais reste très fidèle aux canons classiques. Où est la part de création 'T. B. : On a voulu aller doucement. Par exemple, nous n'avons pas créé une nouvelle touchia (Ndlr : ouverture instrumentale), même si cela est dans nos projets? Nous avons voulu garder quelques repères pour le public avec deux touchias et un koursi (Ndlr : interlude instrumental) du patrimoine. Tout le reste est de la composition. On a introduit quelques nouveautés dans la structure comme les koursi entre les khlassat (Ndlr : pièces ultimes de la nouba).L. B. : Tout cela s'est fait naturellement au fur et à mesure de notre collaboration. On n'a pas fait cette nouba pour montrer que nous savons composer ou pour contrer les noubas qui existent. C'est simplement une envie de travailler ensemble. L'occasion s'est présentée de le faire. Après, le projet a évolué progressivement sans aucune prétention. Mais j'imagine que pour nos ancêtres qui ont composé les premières noubas ce devait être tout aussi naturel. Simplement le plaisir de créer.Pourrait-on parler de relecture du patrimoine musical 'L. B. : Il s'agit de continuité. On ne fait que poursuivre cette dynamique qui a existé par le passé et qui a été stoppée. Mon plus grand souhait est que cela réveille les gens et donne envie de proposer d'autres créations.T. B. : On n'a pas fait cette nouba «contre» le patrimoine. Lila va continuer à interpréter et enregistrer les noubas du patrimoine. Elle ne va pas faire que de la composition. D'autre part, je n'ai pas composé en solfiant une musique, avec un stylo et une feuille ou derrière un écran? Je ne fais que de la nouba depuis plus de 35 ans et j'essaie de faire ressortir tout ce que j'en ai appris. Ce n'est pas une composition programmée abstraitement.C'est une rencontre, une situation. Les mélodies sont sorties dans le mode «hsine» parce que ce dernier exprime de la mélancolie, un mélange de tristesse et d'espoir. C'est une composition qui est sortie instinctivement. D'autres collaborations vont suivre avec un grand travail de composition.Votre démarche serait-elle aussi porteuse d'un message ' L. B. : Il y a ceux qui se limitent à la conservation du patrimoine et émettent des réserves sur toute tentative de composition. Evidemment, je ne suis pas d'accord avec eux. Je pense qu'un patrimoine qui n'est pas réinterprété et enrichi en permanence est un patrimoine qui risque de mourir.Répéter la même chose et faire «le perroquet» (selon l'expression de Cheikh Boukli) ne rend pas service au patrimoine. Par contre, une composition ne peut que mettre en valeur ce qui existe déjà.On peut amener de cette manière les gens à écouter la musique du patrimoine. Prenez l'exemple du gnawi. Peu de gens écoutaient ce patrimoine musical avant la vague de gnawi modernisé. L'un ne tue pas l'autre. Au contraire, ils se rendent service mutuellement. L'ancien peut côtoyer le moderne.


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