Il s'appelle Noureddine Benhamed, artiste-plasticien originaire de Tlemcen, aujourd'hui établi en France. Amoureux de l'image, Noureddine Benhamed est connu pour son travail minimaliste et se plaire à mixer les techniques dont la photo, la peinture ou le numérique. Ses images décomposées rappellent le séquentiel en 24 images dans le cinéma. Ses projets s'inspirent généralement d'un évènement ou d'une actualité qui le marque afin d'instaurer une réflexion approfondie sur nos sociétés. C'est le cas de l'expo «La traversée» qui devait avoir lieu le 25 février dernier à La Conciergerie à Paris. Un endroit fort chargé historiquement, car ce palais royal médiéval était devenu le siège du tribunal révolutionnaire et la prison de la reine Marie-Antoinette (guillotinée). Et pourtant, c'est en grande partie de l'histoire algérienne qui était censée être le cas dans cette expo, reportée à une date ultérieure, après les nouvelles réglementations entrées en vigueur, suite au confinement en France. Le nom de cette expo' «Traversée». Les raisons' d'abord celle du passage du jeune artiste de la rive nord à la rive sud de la Méditerranée, en passant de l'Algérie à la France et puis forcément de ses souvenirs gardés, mais les émotions et les images emmagasinées de son pays, entre l'Algérie de la guerre d'Indépendance jusqu'à l'Algérie contemporaine et l'actuel Hirak bien sûr. Tout cela constituera en vrac sa matière d'inspiration pour une création riche en médiums et en oeuvres multiples.Une formidable expo multiforme
Car La Conciergerie, ce formidable espace est un lieu prestigieux qui se mérite et se doit d'avoir une exposition à sa hauteur. Ainsi, l'artiste Noureddine Benhamed a conçu son exposition, faite avec minutie avec le précieux soutien de son commissaire Serge Héliès. À propos de cette exposition bien singulière et individuelle, Noureddine Benhamed a bien accepté de répondre à nos nombreuses questions dans un long texte, afin de sonder ses attentions, les tenants et aboutissants de cette grande exposition dont l'image du drapeau algérien trône au coeur même de son projet, incontestablement. D'emblée, il avoue à propos de sa démarche artistique: «Je n'ai pas de ligne directrice, ni de thématique ou de technique de prédilection. Mon travail se situe entre la collecte, l'intervention sur des images que je sélectionne, et la recomposition. Le langage cinématographique m'influence et m'intéresse particulièrement, par le séquençage qu'il opère, le découpage et les ruptures, puis le montage, la mise en forme. Mes oeuvres sont habituellement de petit format: photos, peintures, dessins, collages, la plupart du temps modulaires et assemblés au mur ou pour des installations.» Et de souligner cependant: «Lors de nos discussions de préparation avec Serge Héliès, commissaire d'exposition, plusieurs thématiques s'offraient à nous, entre mes travaux passés, mes dernières productions et celles à venir. Aux aspects politiques, passés ou présents, de l'indépendance à l'actualité du Hirak, je préférai traiter de ce que je vivais, loin de mes racines, si loin et si proche à la fois de ce qui faisait ma culture, mon rapport au monde, par l'image, les textes, les sons».
Mouvements des lieux et de la pensée
Et d'expliquer le concept de son exposition «Traversée»: «Traversée, comme titre, évoque le voyage, le mouvement, le déplacement, d'une rive à l'autre, d'un monde à un autre, d'une vie à une autre. Avec, comme dans tout voyage, ce que nous en retirons, ce qui enrichit, des bribes, des rencontres, des sensations. Avec aussi les réminiscences d'un passé, qui surgissent et se rappellent au souvenir, se mêlent pour, de manière quasi obsessionnelle, se répéter, se transformer et renaître sous d'autres traits, couleurs, techniques. L'exposition se mettait en place accompagnée de ses parrains: Mohamed Dib, Mahmoud Darwiche, Tahar Djaout... elle prenait le tour littéraire qui devait la sous-tendre. Nous étions sortis du premier confinement...» Et de poursuivre:
«L'inauguration était prévue début décembre et sans que nous y prenions garde, elle semblait résonner avec l'anniversaire des 60 ans de l'indépendance de l'Algérie. L'image d'époque, choisie pour sa valeur historique et son slogan ??Un seul héros, le peuple'' que j'avais transformé en ??Nul n'est au-dessus du peuple'' qui a comme «rebondi». Le documentaire de Mathieu Rigouste dont le titre reprend ce slogan paraît. Puis, pour cause de Covid, l'installation de l'exposition est repoussée au 25 février, à quelques jours du 2ème anniversaire du Hirak».
Du colonialisme au Hirak
Et d'affirmer à propos de son travail: «Un artiste, loin de son pays en crise, peut-il ne pas se sentir concerné' Comme tout le monde, je ressentais et vivais à travers les réseaux sociaux les infos, ce qui se passait chez moi, aujourd'hui ??Là-bas''. Spontanément, j'ai fait ces petits dessins de mon drapeau qui s'exprimait, qui disait ses espoirs, ses craintes, sa colère, sa déception.(...) Devenus véritables drapeaux dans l'installation qui les associe à la photographie de Marc Riboud, ils sont le peuple, qui après 60 ans reprend le même slogan ??Indépendance''.» Des drapeaux ainsi en vert, blanc et rouge, alors que le reste de l'expo est en noir et blanc...Et d'indiquer encore: «Cependant, la pièce maîtresse de l'exposition est un petit dessin au rez-de-chaussée, représentant deux mains jointes au-dessus d'un texte: ??Ecoute!'' (...) À l'étage, une main au doigt coupé, noire, encadrée de blanc, elle aussi, semble répondre à ??Ecoute!''. Elle dit ??Pacifique''.» Et l'artiste de conclure en relevant: « Je me rends compte, finalement, que toute ma résidence à la Conciergerie a consisté en cette mise en tension de chaque élément, de chaque pièce. Finalement, l'installation oscille entre les deux sens du terme ??Traversée''. Tout d'abord, le mouvement d'un lieu à un autre, vécu, répété, voire perpétuel, comme le suggère le dessin des anneaux de Moebius, ou subi, comme la référence à Sisyphe, éternel recommencement. Ensuite, ce qui nous traverse. Je suis ??traversé'', comme chacun d'entre nous, par ce que je vis, ce que vivent mes êtres chers, impuissant la plupart du temps, acteur parfois, témoin assurément. En tant qu'artiste, je n'ai d'autre choix que de me nourrir et de dire. Ainsi, mon exposition raconte. Elle invite au voyage, à la réflexion. Elle ??s'écoute'' comme les histoires des conteurs, qui se patinent et se modifient avec le temps, en fonction du public ou du lieu. Elle parle de moi, de tous ceux que j'ai été à chaque stade de ma vie, de celui que j'ai laissé chez moi. Elle parle de tous ceux qui savent regarder, écouter, vivre.»
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : O HIND
Source : www.lexpressiondz.com