Tlemcen - A la une

Gaz mortel et politique létale



Gaz mortel et politique létale
Le hasard est l'ombre de Dieu, dit un proverbe arabe. Mais Dieu n'a rien à voir dans l'affaire. Surtout pas dans la mort de huit jeunes étudiants tués par une explosion de gaz dans une cité universitaire de Tlemcen. Quand des compatriotes innocents meurent du fait de la négligence criminelle et de l'incompétence assassine, Dieu y est parfaitement étranger. Et ce n'est pas par hasard que Voltaire disait qu'«il n'y a pas de hasard ; (que) tout est épreuve ou punition, ou récompense, ou prévoyance.» Dans Une heure de ta vie, l'écrivain Jean Boudou souligne que «quand un drame doit se produire, c'est un enchaînement de circonstances parfois inévitables, bénignes qui le préparent et le rendent inévitable.» Dans le campus Bakhti Abdelmadjid, le drame qui s'y est noué est un crime de négligence coupable et d'évidente incompétence. Les fuites de gaz avaient été signalées à sa direction. L'explosion est survenue un mois après dans un bâtiment de construction récente. Comme toujours, comme partout, les notions élémentaires de sécurité, de veille, de vigilance, de contrôle, de prévention, d'entretien et de maintenance, sont remplacées dans le dictionnaire de l'incompétence managériale algérienne par négligence, laisser-aller, insouciance, je-m'en-foutisme, foutage de gueule, fainéantise et fatalisme. Ce n'est pas un hasard, on est en Algérie où le coupable désigné pour endosser le crime, s'appelle Mohamed hasard ou Ahmed mektoub. La mort des huit jeunes doctorants est un homicide que la Justice doit qualifier. C'est un crime qui nous fait craindre le pire pour les 600 000 étudiants locataires des 466 résidences universitaires du pays. Faut-il donc s'étonner de voir la mort survenir dans un pays où les cités universitaires sont des dortoirs insalubres, des dépotoirs malsains et des ghettos de la malbouffe et de la malvie ' Faut-il en être surpris quand on sait que nombre de directeurs des cités universitaires, cancres avérés et incompétents notoires sont choisis selon les critères connus du clientélisme et du népotisme à l'algérienne ' Le gaz mortel à Tlemcen rappelle qu'on meurt en 2012 de l'explosion évitable de gaz domestique, mais aussi de botulisme dans les cantines scolaires et les «restaurants» universitaires. Qu'on crève aussi du choléra, de la rage, du paludisme et même d'une maladie médiévale comme la peste ! Qu'on clamse excessivement de pathologies cardiovasculaires, d'hypertension, de diabète, d'artériosclérose et d'hypercholestérolémie. Dans notre Algérie, gouvernée par une gérontocratie assise sur une médiocratie, et gouvernant par l'incompétence et le mektoub, les Algériens semblent être des adeptes de Nietzsche. On meurt nombreux et de beaucoup de choses en se disant «ce qui ne me tue pas me rend plus fort.» Ainsi parlait Zarathoustra qui aurait pu être algérien ! Mais l'Algérie, pays des hydrocarbures et des martyrs qui ne reviendront pas cette semaine, comme l'avait espéré l'écrivain Tahar Ouettar quand il rêvait de pureté révolutionnaire aux commandes de son pays, n'est pas seulement gouvernée par des gérontes à tous les niveaux de la République. Elle est administrée aussi par l'absurde, la schizophrénie et le surréalisme. Alors même que huit âmes pures sont soufflées par le gaz, sans compter les morts de la route qui tue plus qu'ailleurs, les drames de la misère et les tragédies de la harga et de la hogra, presse et politiques nous servent, au quotidien, une litanie de l'insignifiance. Une petite resucée, fort de café, du fameux film Carnaval fi dachra. L'installation de la nouvelle-ancienne APN et l'âge du locataire de son perchoir deviennent des sujets aussi alléchants que le sexe des anges. Et voilà que le nouveau décompte des sièges et la redistribution des dividendes électoraux deviennent l'alpha et l'oméga de la politique. Et voilà encore qu'un banal intérim ministériel, fruit d'un jeu automatique de chaises musicales, se transforme en doxa phénoménale et en épistémè digne de l'Archéologie des sciences humaines de Michel Foucault ! Et alors même que les murs de la cantine du campus universitaire de Tlemcen sentent encore le gaz, voilà que le nom du futur Premier ministre, peut-être un géronte plus jeune, est un thème plus compliqué que les sujets du bac. Sujets dont on nous assure qu'ils seraient transportés cette année par hélicoptères et qu'ils seraient infalsifiables comme les nouveaux billets verts de 2000 Dinars. Et tandis que les mères éplorées n'ont pas fini de pleurer leurs morts, la presse fait ses choux gras de tous les cocus électoraux du 10 mai 2012 qui inventent l'absentéisme parlementaire tout en conservant maroquins, émoluments, primes, gratifications et jetons de présence au resto de l'APN. Et pendant que le journalisme alternatif sur Facebook informe sur l'évolution de la longue grève de la faim des greffiers d'Alger, presse et politicards ratiocinent sur le ridicule vert des islamistes du pouvoir. Ces godiches en kamis, ces potiches en costards ont juste brandi des pancartes rouges à l'assemblée pour dire à quel point ils ont mal d'être cocus depuis 1996. Dans l'Algérie de 2012, le ridicule ne tue pas mais certains en vivent grassement. Cela aurait prêté à rire si dans notre coquette Algérie on ne refusait pas à un génie des belles lettres, amoureux transi de sa mère patrie et militant nationaliste de la première heure, d'être honoré chez lui, par les siens, à Ighil Ali, dans sa Kabylie natale. Les autorités locales et nationales s'y refusent pour des raisons aussi insondables que les voies du Seigneur sont impénétrables. Jean El Mouhouv Amrouche, patriote devant l'Eternel, activiste clandestin de la Révolution et proche du général de Gaulle disait qu'il écrivait en français mais ne savait pleurer qu'en Kabyle. Nous, face au gaz mortel et à la politique létale, on pleure dans toutes les langues.
N. K.


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