Sidi El-Hadj-Aïssa, un saint marabout qui vint s?établir au ksar Ben-Bouta vers 1698, dont on voit encore le mausolée sur le mamelon ouest de Laghouat, est né à Tlemcen en 1668.
Il appartenait à une des principales familles nobles de Tlemcen. Son père se nommait Aïssa Ben-Brahim; sa mère, Mahbouba, était la fille de Sidi El-Hadj Bou-Hafs, personnage important des Ouled Sid-Cheikh. Sa vocation religieuse se déclara dès son jeune âge, pendant le séjour qu?il fit à la zaouïa des Ouled Sid-Cheikh à El-Bayadh. Après ses études dans la célèbre médersa de Tlemcen, il passa à Oran chez les Harrar, où il compléta sa formation de savant ouléma dans la théologie et les sciences. Il fut envoyé par le roi du Maroc pour dispenser son savoir dans le sud-est du pays. Puis il s?installa dans les ksour de Ben-Bouta, au centre de la région de Laghouat. Au bout d?un certain temps, il acquit, par ses connaissances et sa piété, une grande influence sur les ksour et les tribus nomades. Il fait respecter le ksar qu?il habitait et lui donna une prépondérance marquée, qu?il possédait déjà en partie. Il est vrai qu?il eut des ennuis de la part des gens de la contrée qui manquaient de culture et de contacts avec le progrès et les civilisations.
Les populations de la contrée de Laghouat, jaloux de ces résultats et pleins de confiance dans l?équité du marabout et le bon sens dont il avait toujours fait preuve, se rassemblèrent et vinrent lui demander leur unification, sa protection et ses conseils. Ils firent comprendre que le seul moyen de se mettre à l?abri des exactions des Arabes était de se réunir et de ne former qu?un seul centre, capable par la suite d?offrir une grande résistance. Gagnés par son éloquence, ils suivirent ses conseils prudents, et vinrent se grouper autour du ksour Béni-Bouta dans les années 1700.
Mais voilà qu?un dicton populaire dit: «Ce qui sépare les hommes, c?est bien l?argent et les femmes». Sidi El-Hadj-Aïssa, éduqué, séduisant et d?une beauté turque, faisait rêver les femmes laghouaties. Il a toujours refusé leurs avances en disant «Que Dieu vous pardonne et vous éclaire sur le droit chemin, soyez fidèles».
Un démon de la tribu des Béni-Laghouat, écrasé par la puissance du saint marabout divin, surgit en disant «Ya Béni-Laghouat, chassez le mendiant El-Hadj-Aïssa de Laghouat, car il va vous prendre vos femmes et vos soeurs. Ils les a conquises, elles n?en finissent plus de parler de lui dans les ghots». Comme l?insolence est ennemie de la sagesse, les Béni-Laghouat, choqués par le faux préjugé du démon, devinrent jaloux de leurs femmes. Ils décidèrent donc de tuer le marabout: ils allèrent frapper à la porte de Sidi El-Hadj-Aïssa pour le traîner dehors en lui portant des coups de bâton sur le corps avec la ferme intention de l?égorger une fois assommé. Dieu est grand: la nouvelle est portée par la bouche des femmes et des enfants aux chefs de la tribu voisine des Meghazi. Armés de bâtons, ces derniers accoururent au secours du malheureux marabout. A leur arrivée, les Béni-Laghouat s?enfuient, laissant Sidi El-Hadj-Aïssa dans une mare de sang: mais il était sain et sauf. Il se releva tout coulant de sang. Debout devant la foule, il éclata en sanglots, puis leva les bras haut vers le ciel et supplia Dieu de rendre justice par ces paroles:
« Ô Béni-Laghouat », s?écria-t-il, « vous avez voulu me faire du tort et vous n?en avez fait qu?à vous. Vous avez brisé le lien qui nous unissait. Quoique j?habite parmi vous, j?en suis venu au point de désirer votre ruine et vous souhaiter le malheur après toute la prospérité que j?ai cherché à vous procurer. Que d?argent j?ai dépensé pour vous ! Que de soucis je vous ai évité ! J?ai sacrifié les Arabes pour votre cause, et tout cela me paraît peu, si j?avais pu, comme je l?espérais, vivre heureux au milieu de vous, entouré de votre respect et de votre vénération. Que Dieu me préserve d?être enterré dans votre cimetière ! Car, malgré tout ce que j?ai fait pour vous, je me suis même pas regardé comme un des vôtres. Je jure par les serments les plus sacrés qu?il m?est dorénavant impossible de mettre en vous ma confiance ; vous manqueriez même de la foi due au prophète Mohammed (que le salut soit sur lui). Car vos coeurs sont vides de sentiments généreux ».
Puis le saint marabout leur prédit que, en punition de leur mauvaise foi, ils se déchireraient entre eux jusqu?à l?arrivée des Français dans le pays (nota : fait foi de l?écrit le rapport sur l?expédition de Laghouat dirigée aux mois de mai et juin 1844, où le général Marey-Monge donne quelques extraits du livre qu?a laissé le saint marabout Sidi El-Hadj-Aïssa, et dans lequel il prédit une punition qui viendra de l?Occident), de la Revue africaine n° 207, du quatrième trimestre 1892).
Tout à coup, son visage se transfigura, une vision céleste a dû pénétrer dans sa pensée. Il la traduit en ces mots sous forme de vers :
« Le tourbillon de la puissance et de la volonté céleste m?a rendu victorieux ». « Le malheur et la destruction viennent de fondre sur mes ennemis. La victoire est descendue du ciel par l?intermédiaire du Roi des Saints et des Prophètes. La tristesse, escortée du vent, vient de les atteindre ; les murs s?écroulent, battus par le canon ; la ville en feu ressemble à une fournaise, les cadavres restent la proie des vautours. Semblables à des lépreux, ceux qui m?ont poursuivi de leur haine sont forcés d?abandonner la bonne chair et l?eau fraîche. D?autres habiteront leurs demeures. La colère de Dieu atteindra tous ces chiens. Creuse des tombes, ô fossoyeur, prépare les linceuls pour les femmes et les enfants. La malédiction de Dieu a atteint le plus beau des ksour. Les habitants seront dépouillés de tous leurs biens. Ô toi qui possèdes des richesses, fuis promptement la ville pendant le mois de achoura (safer) ; des troupes sans nombre arriveront. Va plutôt boire l?eau de Ouargla ou de ses environs, avant que les malheurs de la destinée ne t?accablent. Ces troupes, vêtues de noir, semblables aux sauterelles par le nombre, apparaissent du côté de l?Occident. Elles sont envoyées par le Tout-Puissant ; leurs cavaliers et leurs chefs sont en tête. Des anges dirigent leur marche. Ils abaissent votre orgueil. Ô insouciants qui croyez que les tours que vous m?avez faits vont restés impunis ! Avec l?aide de Dieu, je vous confondrai et je vous ferai souffrir. Les envoyés de Dieu détruiront par la force de leurs bras ceux qui ont désiré le mal ». Cependant les Meghazi, qui n?ignoraient pas la mauvaise conduite de leurs adversaires envers le marabout, vinrent demander le pardon à la place des Béni-Laghouat et lui demandèrent des prières et des conseils. «Bâtissez une ville un peu au-dessus de l?ancienne ». Ils suivirent ce conseil, quittèrent Laghouat et s?installèrent à El-Assafia. Sidi El-Hadj-Aïssa mourut en 1737. Le soir du 4 décembre 1852, un siècle et cinq ans plus tard, les prédictions sur le mauvais sort des Béni-Laghouat tombèrent du ciel.
* Journaliste indépendant
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Y Merabet *
Source : www.lequotidien-oran.com