La pièce se contente d'exposer le rapport d'Abû Madian à Dieu, sans prendre en charge le rapport du mystique ' et par extension des mystiques ' à son environnement social, et son apport au monde des hommes. La question du renoncement au monde est exposée dans un texte théâtral qui manque de vitalité et d'audace, avec une mise en scène sans propositions.
Si on ignore tout du tasawwuf, de la mystique musulmane et d'Abû Madian, Aoudat El-Eubbad ne change en rien notre situation. Si on en connaît un peu, alors on est totalement dans le flou, tant le symbolisme niais entrave la compréhension. Produite par la compagnie Praxis de Miliana, écrite par Abderrezak Boukeba et mise en scène par Sid-Ahmed Kara, Aoudat El-Eubbad, qui a été présentée samedi après-midi à la salle El-Mouggar, s'intéresse à une figure importante du tasawwuf, le 'pôle des pôles' Shu'ayb Ibn Hussein El-Andaloussi dit Abû Madian. La pièce montre le saint patron de la ville de Tlemcen dans deux situations de sa vie : Abû Madian jeune et Abû Madian adulte, avec également un flash-back qui place le spectateur dans la période d'avant la naissance du grand soufi (les parents de Shu'ayb). Entrecoupé de danses et de récitations des textes d'Abû Madian, le spectacle présente un Shu'ayb animé par une 'révolte intérieure' dans sa jeunesse, qui l'amènera plus tard à quitter son quotidien de berger à la recherche de l'Absolu, de Dieu, non pas à travers Ses créatures (comme on pourrait le croire lorsqu'on s'imprègne de ses textes et qu'on prend connaissance de son parcours), mais dans la prière et la contemplation. L'ascète et la réalisation de soi que pratiquait avec ferveur Abû Madian sont réduits dans le spectacle à un état d'isolement. La représentation d'Abû Madian adulte le montre aux côtés de son maître, Abû Ya'zâ, évoque brièvement sa rencontre avec Abdelkader El-Jilani lors de son pèlerinage à La Mecque, et effleure le danger que sa pensée et sa science constituaient pour le pouvoir (comme l'atteste l'épisode de sa mort : une convocation de quitter Béjaïa pour se rendre à Marrakech à la rencontre du sultan almohade). La pièce démontre, d'une belle manière, la grandeur de la pensée d'Abû Madian, celui-là même qui avait défini le soufisme comme un 'savoir (qui) ne peut convenir qu'à celui en qui se rassemblent ces quatre vertus : l'ascétisme, la science, la confiance en Dieu et la loi ferme'.
L'intérêt de Aoudat El-Eubbad se situe également dans la non-représentation d'une confrontation entre le pouvoir politique et Abû Madian, ce qui est une belle manière de démontrer que le tasawwuf est au-dessus des intrigues du pouvoir. Et puis il y a cette magnifique façon de nous signifier qu'on ne peut approcher Dieu et accéder à la vérité qu'à travers la science ('Dieu ne se prie que par la science', lance un des personnages). Cependant, la pièce ne va pas au fond des choses, se contentant de rester sur un sentier déjà emprunté, et va même jusqu'à manquer de courage, à la fin, avec la mort qui représente la naissance. Une naissance de quoi ' D'une pensée renouvelée ' Ce renouvellement n'est pas si palpable que cela dans le spectacle qui a instrumentalisé la transe, sans lui donner une véritable dimension mystique. Exutoire ou exaltation ' La pratique de la transe finit par agacer ! Si le décor était figé avec l'inutilité de certains accessoires et autres effets visuels (comme le cracheur de feu ou les étendards), c'est la vision du metteur en scène qui a vraiment causé problème. La vision s'est confondue avec occupation de l'espace et mise en place des comédiens, et quelques autres interventions comme une tentative d'actualisation de son spectacle (un juif assassiné par un musulman lors des Croisades), en croisant le parcours d'Abû Madian avec la cause palestinienne. Quant aux comédiens, ils semblaient anticiper leurs actions et leurs gestes, exagérant parfois le trait, même là où il ne fallait pas. La technique a d'ailleurs totalement annihilé l'émotion. Aoudat El-Eubbad a eu beaucoup trop de moments difficiles pour être considéré comme un spectacle complet, mais il a le mérite de démystifier certaines idées préconçues sur le tasawwuf.
S.K.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Sara Kharfi
Source : www.liberte-algerie.com