Tlemcen - Ibn Triki

Ahmed Ben Triki, dit Ben Zengli : le poète de l’exil et de la mémoire tlemcénienne



Ahmed Ben Triki, dit Ben Zengli : le poète de l’exil et de la mémoire tlemcénienne

Figure majeure de la poésie populaire et savante de Tlemcen, Ahmed Ben Triki, plus connu sous le surnom de Ben Zengli, incarne à lui seul la richesse culturelle, les tensions sociales et la profondeur émotionnelle de l’Algérie ottomane. Poète du XVIIᵉ siècle, il a traversé son époque avec une voix singulière, marquée par le métissage, la longévité et l’expérience douloureuse de l’exil.


Origines et identité : un enfant du métissage tlemcénien

Né à Tlemcen vers 1070 de l’Hégire (XVIIᵉ siècle), Ahmed Ben Triki est issu d’un double héritage : turc par son père et arabe par sa mère. Cette filiation mixte le rattache à la communauté des Koulouglis (qarâghila), groupe social emblématique de la période ottomane mais souvent placé dans une position ambivalente au sein de la société urbaine.

Son surnom, Ben Zengli, a suscité plusieurs interprétations. La plus répandue y voyait autrefois l’idée de rudesse ou de dureté. Toutefois, selon les travaux du savant Mohammed Ben Cheneb, l’origine la plus crédible serait le mot turc zengin, signifiant riche, faisant ainsi de Ben Zengli le « fils de l’aisance », et non celui de la brutalité.

Ben Triki vivait dans un quartier emblématique de Tlemcen, Bâb el-Djiyâd (la Porte des coursiers), plus précisément dans la ruelle de Meliani (derb al-Melyânî), un espace urbain profondément ancré dans la mémoire de la ville.


Une vie exceptionnellement longue et une vocation précoce

La longévité de Ben Triki frappe autant que son talent. Il aurait vécu près d’un siècle, s’éteignant vers 1170 de l’Hégire, tout en conservant jusqu’à la fin une étonnante lucidité intellectuelle. Son dernier poème aurait été composé un ou deux ans seulement avant sa mort, signe d’une créativité restée intacte malgré l’âge.

La naissance de sa vocation poétique est entourée d’un récit devenu légendaire. Alors qu’il se trouvait dans le mausolée d’un saint, où son frère exerçait comme gardien, Ben Triki aurait été frappé par la beauté des femmes venues en visite pieuse. De cette émotion serait né son premier poème, ouvert par un vers resté célèbre :
« Réveille-toi, ô endormi ! »
Une injonction qui sonne comme l’éveil d’un poète à sa propre destinée.


Rivalités et reconnaissance : le conflit avec Ben Msâyeb

Contemporain d’un autre grand nom de la poésie tlemcénienne, Ben Msâyeb, Ben Triki entretint avec lui une relation marquée par la rivalité et la tension. Ben Msâyeb, influencé par les clivages sociaux de son temps, lui reprochait ouvertement ses origines turques.

Cette hostilité n’empêchait pourtant pas une reconnaissance sincère de son génie. Ben Msâyeb comparait la poésie de Ben Triki à un « miel extrêmement doux », tout en ajoutant avec un mépris révélateur de l’époque qu’il était « conservé dans une outre goudronnée », métaphore cruelle désignant le corps d’un Turc. Cette formule résume à elle seule la contradiction entre admiration littéraire et rejet identitaire.


L’exil : une blessure devenue source poétique

La vie de Ben Triki bascula à la suite d’une émeute à Tlemcen, dont il aurait été l’un des instigateurs. Cette implication lui valut le bannissement et l’obligea à quitter sa ville natale. Il trouva refuge à Oujda, puis parmi les Beni Snassen, de l’autre côté de la frontière actuelle.

Cet exil marqua profondément son œuvre. Loin de Tlemcen, séparé de sa famille et de ses amis, Ben Triki fit de la nostalgie, de la douleur de l’éloignement et de l’espoir du retour les thèmes centraux de sa poésie. Ses vers, empreints d’émotion sincère, traduisent l’attachement viscéral à la terre natale et la souffrance de l’arrachement.


Mort, sépulture et postérité

Ben Triki mourut en exil, à Oujda ou dans ses environs. Toutefois, la tradition rapporte que les habitants de Tlemcen auraient tenu à lui rendre un dernier hommage en rapatriant sa dépouille, ou du moins sa tête, pour l’enterrer au cimetière de Sidi Bou Djamaâ.

Sa trace dans l’histoire ne s’est pas effacée. Une stèle portant son nom aurait été retrouvée et déposée au musée de la mosquée de Sidi Abou Lhasan, témoignage matériel de l’importance qu’il conserve dans la mémoire collective.


Un héritage durable

Ahmed Ben Triki, dit Ben Zengli, demeure avant tout le poète de la nostalgie et du métissage. Son œuvre reflète les tensions et les richesses de la société tlemcénienne de son temps, où se croisaient héritages arabes, turcs et andalous. Malgré les discriminations liées à ses origines, son talent a traversé les siècles, faisant de lui l’un des piliers du patrimoine littéraire et poétique de Tlemcen, et une voix toujours vivante de l’exil, de l’amour de la terre natale et de la dignité humaine.


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