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à propos du livre offert par le président Hollande au président Bouteflika Voyage à Tlemcen par le curé barges



à propos du livre offert par le président Hollande au président Bouteflika Voyage à Tlemcen par le curé barges
La guerre d'Algérie, selon Michel Minch, aura duré de 1830 à 1962, mais elle n'a été reconnue comme telle que sous le gouvernement de Jospin et encore faut-il le préciser uniquement pour les années concernant notre lutte de libération.
Durant cette période, le peuple a connu les pires sanglots, les plus atroces souffrances, sa société a été déstructurée, ses terres ont été spoliées ; femmes, vieillards, enfants ont connu vexations, humiliations, enfumades, tentatives génocidaires, et, au final, 1,5 million de morts lors du combat pour l'indépendance, parmi lesquels on déplorait une majorité des forces vives de la nation qui nous auraient été bien utiles pour la reconstruction du pays.Après 50 ans d'indépendance, même si nos blessures ne sont pas encore cautérisées, nous avons extirpé de nos c'urs haine et vengeance et nous sommes disposés à oublier définitivement cette tranche de notre histoire.
A l'occasion du voyage du président français Hollande, notre espoir était grand de déchirer la page douloureuse de la vie commune avec le peuple français. Il aurait fallu pour cela un geste fort de la part de Monsieur Hollande pour permettre à nos morts de dormir du sommeil des justes, d'apaiser nos souffrances et entrevoir, comme le souhaitent nos jeunes, une réconciliation semblable à celle que les peuples de France et d'Allemagne sont en train de célébrer.
Nous ne demandons pas grand-chose, car par le sacrifice de nos combattants et la pugnacité de notre population, nous sommes arrivés à contenir une armée des plus puissantes, forte d'un million d'hommes fortement armés par l'OTAN et à vaincre une colonisation de peuplement, événement exceptionnel dans l'histoire de l'humanité. Et de ce fait, notre révolution a ses titres de noblesse, elle a eu une influence considérable sur les pays qui étaient encore sur le joug colonial, notamment en Afrique ; elle est appréciée et considérée comme l'une des plus valeureuses et des plus héroïques que le monde moderne a connue.
Cependant, on aimerait tout de même que nos souffrances aient le même écho et le même comportement que vous avez eu vis-à-vis des populations et nations qui ont connu le même sort que nous.A ce propos, le peuple d'Allemagne a eu le courage et l'élégance d'ouvrir, alors que rien ne l'y obligeait, le dossier du village d'Oradour en France massacré par l'aviation nazie et de diligenter une enquête pour châtier les coupables de cet acte barbare, mais en même temps pour ne rien laisser qui pourrait compromettre l'amitié franco-allemande.
On croyait que le président Hollande allait reprendre les paroles qu'il prononçait en tant que militant de son parti et on espérait la même audace et la même élégance que celles de ses collègues d'outre-Rhin. Au lieu de cela, nous avons eu droit à un constat dit en langue de bois sans plus, nous laissant encore plus perplexes et plus dubitatifs qu'avant son voyage.
Reconnaître ses fautes et s'en amender n'a rien de dégradant, c'est au contraire la marque d'une grande humilité et d'une remarquable noblesse.
Cela nous permettrait de nous réconcilier définitivement avec les enfants du pays de la révolution de 1789, symbole de liberté, de justice et d'égalité dont les principes et le prestige ont été ternis durant la période coloniale.
Mais qu'importe, nous faisons confiance au patrimoine humaniste et aux valeurs morales du peuple de France qui sait reconnaître toujours ses torts et qui n'hésite pas quand il le faut à faire preuve d'humilité. Pour notre part, parce qu'on a fait le serment à nos jeunes qui se sont sacrifiés qu'ils seront à jamais dans nos c'urs, nous réclamerons toujours que justice leur soit faite.
Pour cela, nous serons très patients jusqu'à l'infini et nous attendrons s'il le faut avec la même foi que ceux qui ont attendu l'Arlésienne ou godot.
Votre attitude timorée sur ce problème a poussé beaucoup de gens ici à penser que vous portez sur nous le même regard du féodal sur son sujet. Ces mêmes personnes jugent sévèrement votre voyage, il leur rappelle celui du général Beaumont, mandaté par son souverain, en délicatesse avec son peuple pour faire main basse sur les richesses de La Casbah. Le trésor a été pillé, le roi déchu n'a pas repris son trône, mais l'argent récupéré aura servi à financer de grands projets industriels français (comme le chemin de fer) et enrichi des familles entières dont les descendants sont considérés actuellement comme les plus nantis, certains d'entre eux contrôlent le patronat français et seraient des actionnaires principaux du CAC 40.
Le fait que beaucoup d'hommes d'affaires vous ont accompagné laisse croire que votre déplacement à Alger a été motivé pour convoiter nos richesses. Ils sont convaincus de cela et ce n'est pas la pacotille de Renault qui a investi 50 millions de dollars ici alors qu'il est de 1000 millions de dollars chez le voisin qui les convaincra du contraire.
Enfin, certains ne s'empêchent pas de penser que vous êtes venu aussi pour embarquer notre armée dans la campagne africaine que vous alliez déclencher et dans ce cas précis, ils n'étaient pas très loin de la vérité lorsqu'on sait les événements qui se déroulent actuellement au Mali.
Ce sentiment de relent du colonialisme a été encore accentué par le choix du cadeau que le président Hollande a offert à notre président. Il est perçu par beaucoup et par moi-même, réputé pour être un musulman très modéré, comme un affront à nos croyances, notre personnalité, et je suis comme tout un chacun très choqué par le contenu du livre et par son auteur. Le curé barges, qui a écrit Voyage à Tlemcen est bien connu de nous. n'a-t-il pas dit dans son ouvrage L'église d'Afrique : «Dans les contrées qu'on va repeupler, le flambeau de l'évangile fut tout à fait éteint en Afrique par le souffle du fanatisme musulman et les derniers chaînons de la tradition apostolique brutalement rompus par le sabre des disciples du faux prophète». Ses écrits et son livre sur Tlemcen dans les années 50, qu'on peut acquérir par Internet, a été lu par des Tlemcéniens, moi-même (en 1954) et par d'autres, le personnage de Bargès est bien cerné.
A ce propos, il n'est pas inutile de rappeler que les arabes n'ont pas rencontré une grande résistance auprès des byzantins, fragilisés par leur guerre contre les vandales et minés par leurs querelles avec le schisme des Donatiens. Ils étaient respectés et c'est Barges qui le dit, ils pratiquaient librement leur culte et les offices étaient célébrés sur tout le territoire algérien (voir Bulle de Nicolas IV bibliothèque de Chartres).
Cela a duré jusqu'au moment où la milice chrétienne, garde prétorienne d'un roi de Tlemcen, se révolte et mette en péril le trône qu'elle était censée protéger. C'en était fait de la tolérance du roi, ils connurent par la suite bien des problèmes qui finiront par pousser presque la totalité des chrétiens à quitter les terres du Maghreb.
Par ses offenses, ses blasphèmes, il n'est pas exagéré de dire que Barges est un xénophobe, un islamophobe et l'ancêtre de ceux qui maintenant ne cessent de crier leur haine contre l'Islam et les musulmans de tous bords. Pour ce qui est des juifs, il n'est pas en reste. Tout en appréciant par moment leur religion et leur langue qu'il maîtrise bien (il est professeur d'hébreu), il ne s'empêche pas de les considérer comme de pauvres égarés. Il trouve même les juifs de Tlemcen sales, déguenillés, il est choqué par leur état de pauvreté, leurs habitations lugubres, bien sûr bien différentes d'Auriol, sa ville où l'environnement est aseptisé. «Il les trouve rampants, souples, dissimulés, défauts qu'on leur reconnaît dans d'autres lieux». Un antisémite actuel n'en dirait pas plus, et je suis curieux de savoir ce que dirait Moriole, le président des jeunes juifs de France à la lecture de cet ouvrage.
Pour revenir à ce livre, il a le mérite d'avoir été édité à cette époque, ce qui était rarissime, mais ce n'est pas un chef-d''uvre, loin s'en faut.
Cependant, son volet sur l'histoire n'est pas inintéressant, il est même très instructif. sur le plan personnel, il m'apporte un plus sur l'appellation et la signification de Tlemcen, connue sources pour les uns, rassembleuse pour d'autres. pour Barges, ce nom dérive de Tilimceni, mot apparu durant la période berbero-romaine et qui signifierait réunion du Tell et du sahel, ou encore de terre haute et de shan (honneur) ; elle serait donc une ville qui a beaucoup d'honneur. Barges a mis tout son c'ur pour parler de Tlemcen, qu'il n'hésite pas à considérer comme étant la ville la plus ancienne du monde si on admet que Moise a construit un mur dans cette ville, péripétie qui serait citée dans la sourate XVIII 76 et 8 du Saint Coran. Mais l'on sait que cette légende a été complètement réfutée par Ibn Khaldoun qui affirme qu'à l'époque citée, Moise ne pouvait pas être à Tlemcen.
Mais cela n'enlève rien à ce qu'il décrira par la suite, les monuments, les mosquées, leur grandeur, leur magnificence.
Il donne un aperçu flatteur sur le prestige de Tlemcen et de ses habitants, une chronologie succincte des dynasties qui se sont succédé et leurs remarquables réalisations (qui seront encore mieux mises en valeur par les frères Marçais quelques dizaines d'années plus tard) On peut lui reprocher quelques erreurs comme pour Mansourah, où il parle de voisine alors que c'est connu de tous, elle est appelée la victorieuse, comme on peut lui reprocher également, parlant de l'empire du côté de Témouchent d'être vague, il s'agissait du royaume de Syphax, mais n'omet pas de parler de Massinissa, il est vrai en bonne intelligence avec Rome.
Il est impressionné par la beauté du pays qui est loin d'être un désert, comme le stipulait un bréviaire qui était remis à tous ceux qui partaient pour l'Algérie. Il loue le génie de ses architectes et les artisans qui ont bâti le Mechouar. Il n'est pas étonné que ses mathématiciens aient fabriqué la fameuse horloge qui donnait l'heure comme celle de Prague.
Il a ajouté si besoin est que Tlemcen disposait d'une grande technologie et d'une industrie florissante.Il s'est émerveillé devant ses monuments, ses mosaïques et on comprend que Barges, oubliant son aversion pour les arabes et les musulmans ait demandé aux généraux de l'époque de préserver certains lieux et sites de Tlemcen, ce qu'ils ont fait et qui nous permet de dire aujourd'hui que les monuments de Tlemcen représentent 75% du patrimoine arabo-musulman de l'Algérie.
S'appuyant sur les trésors qu'il a trouvés, notamment les livres précieux de pharmacologie, de médecine et d'essais philosophiques comme les perles d'argent, l'horloge des temps que lui a remis un militaire de la garnison du Mechouar, Barges n'a aucune peine à affirmer que Tlemcen a été un haut lieu de civilisation. Cet ouvrage devrait être dédié à ceux qui, en 2003, ont émis une loi sur les bienfaits de la colonisation. Que n'ont-ils pas regardé Paris (qui n'était pas Versailles) en 1878 avant que le baron Haussman n'entame des grands travaux qui sortiront cette ville du moyen-âge.
Même vers les années 60/70, des quartiers de la cité n'avaient pas de sanitaires et manquaient d'eau, ce dont Tlemcen n'a jamais souffert quand on sait que chaque maison disposait de son puits.
Quant à l'éducation et la santé qui semblent être les titres de gloire des réalisations coloniales, il faut rappeler tout simplement que 14% seulement en 1962 allaient à l'école, au lycée ou l'université et que la santé, selon les dires des autorités coloniales, ne profitait qu'à 400 000 Algériens (sur 8 millions) ; encore faut-il le préciser, la médecine était surtout au service de la population coloniale.
Sur le plan de l'efficience en 1830, notre rebouteux n'était pas plus mauvais que celui de Coreze, que la médecine française n'était pas encore sortie du tablier de Bichat et qualifiée en 1959 par Debré comme une médecine médiocre, désespérante pour les malades et angoissante pour les médecins.
On peut faire un bilan (sans passion) de cette période, je ne suis pas sûr que les réalisations coloniales s'en sortent à leur profit. Cette thèse du passé glorieux de la période coloniale n'est pas crédible et comment le serait-il lorsqu'on tue, torture ou chasse, on ne peut pas civiliser.Mais ne soyons pas tout à fait négatif, il y a eu quand même un bienfait, c'est celui, comme l'aurait dit Kateb Yacine, celui d'avoir gardé la langue française comme butin de guerre, ce qui nous permet aujourd'hui (surtout pour ma génération) de l'utiliser comme outil de travail, et d'être au contact avec la civilisation occidentale.
Ce livre, nonobstant quelques aspects positifs intéressants sur l'histoire, le prestige et le haut degré de civilisation de Tlemcen, est par certains propos malveillants, humiliants et blasphématoires, une offense à la dignité humaine, à notre personnalité et nos croyances.
Il s'inscrit en droite ligne de la littérature coloniale raciste, militaire romantique et missionnaire.
Quant au curé Barges, il est le digne représentant de la phalange du cardinal Lavigerie, tristement célèbre et dont le slogan par le glaive et la croix sonne encore lourdement dans nos oreilles.
Ce livre n'aurait jamais dû être exhumé des caveaux de l'oubli et exhibé au grand jour comme cadeau d'une nation à une autre, soucieuses de paix et de réconciliation.Le président Hollande (ou ses conseillers) aurait bien été inspiré en offrant au président Bouteflika quelques toiles de Dinet qui nous ont été dérobées, ou encore restituer le canon qui fait le bonheur d'un port en France, ou encore certaines mosaïques de Tlemcen dont une partie a transité par le musée Cluny. Un de mes vieux amis m'a dit que dans ce choix de cadeau, on a manqué vis-à-vis de nous de civilité, mot qui on le sait a donné «civiliser» et «civilisation» et que le geste n'incombant pas au président français, mais à Monsieur Hollande lui-même, celui-ci devrait faire un effort pour s'en excuser .
Tout en espérant une attitude noble et juste envers nous, ce qui arrivera un jour (le plus tôt possible serait le mieux), je n'ai aucune retenue à vous souhaiter, monsieur le président, la pleine réussite dans votre tâche et de vous prier de croire à mon profond respect.
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