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Yaha Abdelhafidh, ancien moudjahid 'C'est à la nouvelle génération de poursuivre le combat"



Yaha Abdelhafidh, ancien moudjahid                                    'C'est à la nouvelle génération de poursuivre le combat
Juillet 1962, pour nous, c'est le retour des maquis de nombreux moudjahidine et des milliers de militants sortis des prisons. C'est aussi tous ces handicapés, blessés ou ayant contracté des maladies dans les prisons... La situation était terrible !
à l'époque, j'étais avec le colonel Si Mohand Oulhadj, en Kabylie, à Tizi Ouzou et les communes environnantes. Nous avions énormément de choses à faire... Les veuves de chahids n'avaient rien à manger, leurs maisons étaient détruites, elles n'avaient pas d'argent. Je me rappelle que les veuves de chahids, âgées de 20 ans, 25 ans ou 30 ans, nous ramenaient leurs enfants et nous disaient : 'Allez, nourrissez-les ou tuez-les, nous n'avons rien". Nous avions très peu de moyens pour les secourir.
La situation était très difficile, moralement, physiquement et matériellement.
Vous savez, les djounoud qui descendaient des montagnes, sans le sou, étaient obligés de faire de l'auto-stop, pour rentrer chez eux. Il fallait s'occuper des maquisards, les faire travailler...Voilà la vie des moudjahidine de l'époque, des personnes devenues très pauvres. Il y avait encore des morts et des blessés. Pour nous, la date du 5 Juillet 1962 était une simple confirmation de l'Indépendance de l'Algérie. En fait, le jour le plus heureux pour le peuple algérien, qui se sentait libéré, c'était le 19 mars 1962.
On n'a jamais parlé du 19 mars, parce que beaucoup de militants n'étaient pas présents, à ce moment-là et parce que nous combattions encore sur le terrain. On a, donc, attendu que nos frères reviennent de l'extérieur, pour nous entraider, car la situation était très difficile.
Pour nous, le 5 Juillet nous rappelle les blessures, la tristesse et certaines scènes désagréables. On s'attendait à l'unité nationale, comme on l'avait fait à l'intérieur... on se disait que lorsque notre adversaire quittera le pays, nous allions y bâtir un nouvel Etat et construire la démocratie... On a lutté pour la démocratie, on a lutté pour la liberté et on a lutté pour mériter la justice. Tout simplement. Surtout la justice ! Du jour au lendemain, on voit l'arrivée de canons... Il n'y a pas eu ce qu'on attendait de la Révolution.
Aujourd'hui, on se rappelle que notre indépendance n'a pas été réalisée, qu'elle a été inachevée parce que toutes les valeurs pour lesquelles nous avions combattu, comme le respect et la dignité du peuple algérien, ont été dénaturées. Donc, le 5 Juillet nous rappelle malheureusement une certaine tristesse, même si c'était l'Indépendance.
Il fallait continuer à défendre la dignité de nos ancêtres
Beaucoup de choses m'ont poussé à témoigner (*). L'une d'elles : je continue mon combat de 1962. Depuis l'installation de la dictature, je suis devenu son ennemi. Après l'Indépendance, j'ai pris le maquis en 1963... À l'origine de l'initiative du maquis de 1963, on était trois : Si Mohand Oulhadj, Krim Belkacem et moi-même. Allah Yarahmou ! Nous, nous avons continué l'organisation... Cela m'a coûté l'exil pendant 24 ans.
Les gens du système nous suivaient parfois, ils nous sabotaient partout, ils obligeaient les Algériens, établis en France, à voter, en apposant le tampon sur leur carte d'identité nationale, en les menaçant de les jeter directement dans le cachot en rentrant en Algérie.
En tout cas, cela fonctionnait avec celui qui n'est pas contre, celui qui a peur de mourir, celui qui a peur de la prison ou celui qui n'a pas de motivations... Moi, j'ai plein de motivations ! Alors, qu'est-ce qui va m'empêcher aujourd'hui d'écrire ' Aujourd'hui, je suis malheureusement en retard, dans l'écriture de l'Histoire. Quand on était au maquis, ensuite dans l'opposition, quand on était en exil, sans argent, sans moyens, la population est devenue terrorisée... on voit les gens de la police partout.
La décision d'écrire ne date pas seulement d'aujourd'hui. Avec tout ce qui s'est passé à l'époque, j'avais décidé d'écrire en 1964-1965, mais je n'avais pas de moyens... D'autres, comme moi, voulaient écrire, mais ils étaient menacés... Il fallait rester tranquille : ou la prison ou la mort !
En 1963, on a créé le FFS, un mouvement d'opposition. Ce n'était pas un appel à la guerre. On n'avait pas l'intention de nous entretuer avec nos frères. Pour nous, c'était nos frères, c'était des militants. Pour nous, c'était terminé la mort et les souffrances.
On voulait continuer à défendre la dignité de nos ancêtres, la dignité qu'on avait récupérée dans la lutte de Libération nationale. À la fin, c'est le contraire de ce qu'on pensait qui s'est produit. Beaucoup sont déçus, beaucoup ont été démoralisés. Moi, je ne suis pas déçu et s'il faut refaire ce que j'ai fait, je le referai. Je suis toujours dans l'opposition.
À l'Indépendance, je ne voulais pas entrer dans le système de dictature, dans le système de corruption. Aujourd'hui, le système de gouvernement n'a pas changé en Algérie. Le système de la justice est toujours défaillant. Aujourd'hui, c'est un monde différent...
Notre Indépendance a été inachevée
Je considère qu'en dehors de la faiblesse d'un régime par la vieillesse, rien n'a changé. Il n'y a pas de changement. Dans l'Algérie riche qui possède des milliards, l'Algérie du pétrole et du gaz, le peuple ne profite pas de ses richesses. Les Algériens souffrent de la dégradation du pouvoir d'achat...
En 1989, avec l'avènement de la soi-disant démocratie, je suis revenu d'exil et j'ai dit : 'Je suis sorti pour l'intérêt de mon peuple, aujourd'hui, je reviens parmi mon peuple, pour continuer mon combat". Ce qui me déçoit le plus, aujourd'hui, c'est l'injustice.
Il y a urgence à faire disparaître la corruption, à demander des comptes à ceux qui ont pris, non seulement quelques sous, mais des milliards et des milliards, se trouvant à l'étranger. Ceux qui ont fait du mal aux Algériens doivent rendre des comptes.
Quand vous parlez des faux moudjahidine, sachez que c'est le système qui a voulu cela, parce que c'est une clientèle. Donner une pension à quelqu'un qui ne la mérite pas, qui n'est pas moudjahid ' bien que la majorité des Algériens ait participé à la Révolution ' c'est vouloir une clientèle, c'est avoir des gens fidèles au système. On a acheté la conscience de certains, voilà ce qu'il faut dire.
Je veux que la jeunesse algérienne compte sur elle-même. Qu'est-ce que c'est que ces systèmes d'association de 10 personnes, de 15 personnes ' Qu'est-ce que c'est que ce système de vote ' Chaque génération a sa responsabilité. Notre génération a pris ses responsabilités pour attaquer l'ennemi, combattre pour notre pays.
Nous étions jeunes, nous avions 18 ans, 20 ans, 25 ans... j'ai même connu des maquisards de 16 ans. À l'époque, la jeunesse a fait ce qu'il fallait faire. Aujourd'hui, les jeunes doivent réagir de la même manière pour demander leurs droits. Il faut qu'ils se regroupent pour dire : on veut en finir avec la dictature.
Nos jeunes, instruits en Algérie, formés par leur pays, partent à l'étranger. J'ai de la peine en voyant nos jeunes, qui doivent vivre et développer leur pays, foutre le camp et aider les autres pays, mettre leur savoir et leurs connaissances à leur disposition. Pourquoi ne dit-on pas que nos jeunes doivent vivre dans leur pays, puisque c'est la démocratie... Que font-ils à l'étranger ' Les jeunes ne trouvent pas de travail, certains sont devenus fainéants, d'autres ont emprunté d'autres voies : la délinquance, la drogue... Et puis, quand on voit ce que l'Ecole algérienne a formé ces dernières décennies...
J'ai dit que notre Indépendance a été inachevée ; j'ai toujours pensé à mon pays, parce que j'aime mon pays. Je veux continuer à faire du bien pour mon peuple et pour mon pays. Personne ne pourra m'influencer ou me faire changer d'avis. Et je n'ai pas peur de mourir... Il y a des gens qui pensent comme ça.
Maintenant, le moment est venu pour les jeunes de chercher des solutions pour eux et pour l'avenir de leurs enfants. Il faut vivre librement, il faut qu'il y ait la justice. Les jeunes doivent compter sur leurs propres forces. Il faut lutter contre 'atmaâ", l'opportunisme, compter sur soi-même et sur son travail, et penser aux autres... sinon on va souffrir encore et encore.
C'est à la nouvelle génération de poursuivre le combat, pas un combat armé, mais un combat politique, pour demander la démocratie et la justice dans ce pays. C'est le devoir des jeunes d'aujourd'hui !
Nous, nous sommes à leurs côtés et nous donnerons ce qu'on pourra donner. On veut que notre pays soit un pays civilisé, une nation souveraine. Il faut être jaloux de ce que nous avons recouvré. Il faut faire de l'Algérie un pays exemplaire. Il faut que les jeunes ne pensent pas qu'à l'argent ! Il faut penser à l'intérêt général !
H. A.
(*) Livre de Yaha Abdelhafidh,
Ma guerre d'Algérie. Au c'ur des maquis de Kabylie (1954-1962)", éditions Riveneuve, France .
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