Tizi-Ouzou - A la une

Vidéos anxiogènes



Vidéos anxiogènes
Par Zineddine SekfaliElles resteront gravées dans les mémoires, les douloureuses images du web représentant des agents de la force publique, en uniforme ou en civil, malmenant, comme s'ils étaient habités par la haine, de jeunes compatriotes, dont l'un gisait inerte, à même la chaussée.Le coup de pied de l'âne, ce coup lâchement porté par un homme grand et fort, chaussé de lourds godillots, à un jeune homme allongé à ses pieds, à moitié nu, quasiment inanimé et sans défense. Qu'elle est troublante aussi cette image, désormais indélébile, de ces deux policiers en civil traînant, sans état d'âme, par les bras un être humain, comme on traîne par les pattes un animal de boucherie qu'on vient d'égorger ou d'assommer ou une bête de proie qu'on vient d'abattre. La tête de l'homme dodelinait et heurtait par saccades la chaussée et l'on se surprend nous posant en nous-mêmes ces terribles questions : que se passe-t-il donc à Tizi Ouzou ' Où ont-ils amené ce corps inerte ' Et qu'en ont-ils fait ' Cette image, et toutes les autres qui depuis ont été diffusées sur le net, ont remué chez certains de très mauvais souvenirs. Dans nos têtes saturées par les apocalyptiques troubles intercommunautaires et religieux de Ghardaïa, et par les méfaits du terrorisme dont on voit bien à présent qu'il n'est pas résiduel, mais au contraire récurrent, ces vidéos ont ravivé des traumatismes encore vifs et réactivé chez beaucoup d'entre nous des frayeurs épouvantables. Quand des «minbars» des mosquées et des plateaux de télévision, «des mille collines », d'ici et d'ailleurs, partent des appels au meurtre et à la haine raciale, sans que les autorités compétentes ou en tout cas concernées daignent réagir, comme il convient, pour faire taire tous ces «Savanaroles» inquisiteurs, alors qu'elles ont le droit et le devoir de sévir, il ne faut pas s'étonner qu'on en appelle à l'armée qui vient alors, contrainte et forcée, remédier à la faillite de l'Etat. Le Grand-Sud et pas seulement Ghardaïa, ressemble de plus en plus sinon à l'ancien «bled essiba» d'un pays voisin, du moins «aux territoires militaires du Sud», chez nous, du temps de la colonisation. Et quoi de plus stressant d'apprendre que des avions de chasse opèrent à moins de 100 km de la capitale comme sur les vastes étendues sahariennes, que des hélicoptères d'attaque et de transport de commandos tournoient sur nos campagnes, que des convois de lourds camions chargés de fantassins ahanent sur des routes et chemins escarpés de Kabylie ou dans les ergs, les regs et les hamada du désert ' Sincèrement, est-ce que tout cela ne rappelle pas «la pacification» des années de braise ' Peut-on à ce point être déconnecté de la réalité quotidienne vécue par la grande masse du peuple pour ne pas se rendre compte que l'unité nationale – faite pourtant dans le feu et le sang — se délite dangereusement et que le sentiment national, liant et ciment irremplaçable de la société algérienne, est aujourd'hui sérieusement miné par le tribalisme, le sectarisme, l'individualisme, l'injustice, les inégalités, le matérialisme et la corruption qui lui est consubstantielle ' Il est irresponsable de croire qu'on peut raviver et renforcer le sentiment patriotique de nos jeunes, garçons et filles, moyennant l'organisation de quelques matches de football, par le recours à des footballeurs pour la plupart émigrés, ou par la diffusion à travers les médias publics, de chants plus ou moins «militants» ou enfin par le recours – contre monnaie sonnante et trébuchante — à des chanteurs professionnels se produisant pour la plupart d'entre eux dans des cabarets d'outre-mer. Mais au-delà de toutes ces réminiscences historiques et considérations générales que les évènements de Ghardaïa et de Tizi Ouzou inspirent, il faut aussi se rendre compte que les vidéos, qui circulent sur le net sont la version moderne de l'œil de Caïn, qui du fond de la tombe, fixe à tout jamais Abel, son frère qui l'a assassiné et qui depuis lors et pour toute l'éternité est frappé de la malédiction divine. La mémoire est, dit-on, sélective et élimine les mauvais souvenirs. Mais cela n'est pas toujours vrai : comme l'œil de Caïn, on n'est pas près d'oublier les vidéos de Ghardaïa et de Tizi-Ouzou ! Du reste, en même temps que ces vidéos passaient, s'étaient mises à défiler dans nos mémoires, comme un film d'épouvante, les images insoutenables des suppliciés de tous les temps, victimes expiatoires des terroristes, des fanatiques et des barbares d'ici et d'ailleurs. Leurs yeux restés grands ouverts comme s'ils étaient surpris de ce qui leur arrivait nous remplissent, bien que l'on ne connaisse aucun d'entre eux, d'un profond malaise, car on y lit l'angoisse et la terreur qu'ils ont éprouvées quand leurs bourreaux les ont pris en main et se sont mis à «travailler » leurs corps, à coups de poing, de pied et de gourdin, jusqu' à ce que mort s'ensuive. Or, ces suppliciés d'hier et d'aujourd'hui ne sont pas seuls au monde : ils ont tous des familles, des parents, peut-être une mère encore vivante, une épouse et des enfants qui les attendent à la maison. Alors, du plus profond de notre mémoire où elle était honteusement enfouie surgit devant nos yeux choqués la photographie de la «Madone de Bentalha», avec son visage ravagé par la souffrance et qui hurle encore de douleur, parce que sa famille et ses enfants ont été sauvagement massacrés aux portes d'Alger, lors d'une nuit sinistre et sans lune, au mois de novembre 1997. En tout cas, les vidéos prises à Tizi- Ouzou le 20 avril 2014 et qui passent en boucle sur le net montrent de manière impossible à caviarder deux choses. D'abord, la détresse poignante d'un homme gisant sur la chaussée et l'humiliation gratuite infligée à plusieurs hommes, battus à coups de poing, de pied et de matraqueâ€? Ensuite, la désolante conduite d'une poignée d'agents de l'ordre public, qui se sont d'eux-mêmes ravalés à la condition peu honorable d'exécuteurs de basses œuvres. Triste spectacle. Les cœurs se sont serrés, les esprits se sont troublés, la raison a vacillé. Trois émotions ont submergé les personnes normalement constituées : d'abord la pitié, puis la nausée, ensuite l'angoisse ou l'anxiété. Dieu Tout-Puissant, Dieu de clémence et de miséricorde, aurait-il donc raison Nietzsche qui a fait dire à son personnage : «Car l'homme est le plus cruel des animaux !» dans Ainsi parlait Zarathoustra '


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