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Tala N'tazarth et Ighil Bwammas et la Tafaska N'weqdar ou la fête de l'estivage Idées-débats : les autres articles



Tala N'tazarth et Ighil Bwammas et la Tafaska N'weqdar ou la fête de l'estivage                                    Idées-débats : les autres articles
Bousmaha Kernane Fatiha
Des hommes ont choisi la mémoire pour ouvrir l'avenir. Deux associations de la commune d'Iboudraren, de la daïra d'Ath Yenni, avec l'aide d'opérateurs culturels qui veulent garder avec passion leurs traditions, lancèrent en 2004 l'idée d'une fête de la transhumance. La motivation des créateurs était de revivifier et de rendre compréhensible aux yeux du public cette activité de transhumance, de multiplier le nombre de ses défenseurs et d'inventer les moyens de la garder vivante.
Agwni Lahwa (ou la plaine de la pluie), situé au c'ur d'une zone de grandes transhumances, rassemblait les conditions favorables à l'accueil d'une telle manifestation. J'ai de beaux souvenirs de cette montée à l'estivage, cette randonnée curieuse où le parcours nous inclut dans la nature autant par la rudesse de l'effort consenti, le spectacle toujours nouveau, l'air vivifiant et... la liberté d'être tout simplement. Quant à la gastronomie du voyage, je ne retiendrais que ce succulent couscous arrosé d'une délicieuse sauce à la tomate fraîche, aux aromates et herbes de la montagne, aux croquants légumes du jour et à la viande de veau tendre, préparé par cette petite vieille femme menue que tout le monde appelle Titti, chargée de préparer l'offrande avec les autres femmes du village.
Dans une région aussi difficile et reculée que la chaîne montagneuse du Djurdjura, l'élevage bovin et la transhumance, une pratique traditionnelle, sont des éléments de l'identité locale. Habituellement organisée au mois d'août, la célébration de la Fête de la transhumance, en raison du mois de Ramadhan, a été avancée à la fin du mois de juillet. Dans le versant nord de ce pays montagnard difficile, où l'estivage commence au mois d'avril, pousse une riche forêt de pins d'Alep et de cèdres. Les bas-fonds sont occupés par la lande subméditerranéenne. La fête de cette transhumance marque la fin de ce cycle d'une tradition ancestrale.
Le cheptel est lâché dans les lieux d'alpage, vastes aires de pâturages désolés, mais surveillés par les éleveurs des vols et autres prédateurs. Jusqu'au mois de juillet, les bêtes paissent dans ces terrains escarpés, où quelquefois, les éleveurs perdent des bêtes dans les profonds ravins. C'est une terre adaptée à l'élevage bovin, qui existe aussi loin que l'on remonte dans le passé. Aujourd'hui, cet élevage est toujours très présent, l'augmentation de la taille du cheptel par exploitation implique aujourd'hui la pratique de l'estivage. Pour cette septième édition, la Fête de la transhumance sera commune, et par conséquent, un grand moment de solidarité.
Les festivités se déroulèrent respectivement dans les deux villages, durant les 21, 22 et 23 juillet. Trois journées, avec un programme fait de manifestations culturelles et artistiques, des conférences, des expositions, des randonnées et des visites guidées, l'une à l'ancien village de Tala N'tazert (ou La fontaine des figues), pour y admirer l'imposante construction des maisons d'antan, la seconde à la maison de jeunes d'Ighil bwammas tenue par Aït Abdelmalek Hocine, secrétaire général de l'association M'Barek Aït Menguellet, dont les objectifs ne sont pas moins que la création d'un cercle littéraire et l'ouverture d'un champ d'écriture de l'histoire. L'exposition de documents authentiques, tels que des coupures de journaux sur les activités d'anciens élèves de l'école, durant l'occupation coloniale, une fresque peinte par un jeune et talentueux artiste dont le destin est des plus prometteurs, Hacène Aït Ziane, occupait l'un des murs de la salle d'exposition, dédiée aux femmes martyres du village, le jeune peintre l'intitula «Gens d'Ighil bwammas, donnez-nous une sépulture». L'animation du cercle de lecture se déroula deux jours avant les festivités. Deux journées inoubliables pour l'enseignante qui fut sollicitée pour animer le cercle de lecture et qui eut la chance de faire connaissance avec les enfants de la région, de s'appliquer à leur faire aimer la lecture. Les activités culturelles et artistiques du 21 juillet eurent lieu à la maison de jeunes et salle de sport de Tala N'Tazart. Le docteur Youcef Nacib y a ainsi présenté dans la première matinée une conférence qui s'intitulait «La poésie mystique kabyle».
L'écrivain lut l'un des poèmes parmi ceux qu'il choisit dans sa conférence, en l'accompagnant d'une mélodie qui porte à la mélancolie que l'on nomme en berbère «achewik», un moment où toute l'assistance fut tenue en haleine jusqu'à la fin du poème. Un débat s'ensuivit qui suscita un vif intérêt dans l'assistance ; un débat enrichissant répondit aux interrogations des présents, s'intéressant au sujet. La matinée s'acheva par une visite à l'exposition des gâteaux préparés par les stagiaires, jeunes filles et jeunes femmes du village qui s'inscrivirent nombreuses aux cours de pâtisserie qui furent dispensés bénévolement par Karima, tout le long de la semaine qui précéda la fête. L'après-midi fut réservée à une projection de films où les vieilles femmes des deux villages contaient les anciennes histoires et légendes de la région. Ces femmes qui représentent la mémoire collective transmise de génération en génération par leurs mères et grands-mères, gardiennes de ce riche patrimoine dont la valorisation présente constitue une voie d'avenir pour le développement culturel dans notre pays. Cette initiative, prise par les associations des deux villages, celle de Tala n'Tazart et d'Ighil bwammas, avaient pour objectif de recueillir le patrimoine populaire. L'idée avait germé de motiver les prétendantes à la narration des contes, en organisant le concours du meilleur conte, dont les critères retenus étaient le contenu de l'histoire elle-même, la manière de conter et enfin, le vocabulaire choisi dans la langue berbère, utilisé dans le récit.
C'est ainsi que na Ouiza, Tassadit, na Ouzna, Dadi, Houria Aït Messaoud, Yamina étaient toutes présentes, se levèrent l'une après l'autre, à la demande de l'auditoire pour le ravir à vive voix, en narrant d'autres merveilleux contes. Dans la soirée, des poètes de toute la région s'invitèrent nombreux à un récital de poésie. Tels Daâmach Mustapha, Ahmed Mohamed, Saâda Izouan, Lyazid Oulhadj et un très jeune adolescent de treize ans, Ali Ahmed Khaled, nous firent apprécier, dans un rare moment de bonheur, l'inspiration de chacun, marquée par des événements ayant laissé des empreintes en son âme. Quant à Oularbi Abdennebi et Aït Belkacem de Ouacif, c'était avec des poésies chantées «achewek» qu'ils nous séduirent. Un groupe folklorique d'Ighbalen, «Idhebalen», dans une prestation énergique et festive, alchimie de jeunes talents, proposèrent une musique traditionnelle dynamique, aux saveurs de musiques anciennes, empreintes des influences actuelles, maintiennent bien vivantes les traditions de leur région, au son de leurs instruments avec une musique aussi variée que divertissante.
Le 22 juillet, dans la matinée, les invités des deux villages se retrouvèrent à la maison de jeunes d'Ighil Bwammas où l'universitaire Kenzi Azzedine, enseignant chercheur à l'université de Tizi Ouzou, dispensa une conférence sur «La communauté des villages kabyles, identité collective». La conférence suscita un débat des plus intéressants. La soirée fut animée ensuite par une pièce de théâtre qui draina une foule nombreuse composée des habitants des deux villages et autres invités. La troupe Taltat, de la maison de jeunes de Ouacif, qui en est à sa énième récompense avec sa participation aux festivals nationaux, par une prestation unique et propre à sa génération retint les spectateurs en haleine jusqu'à la fin de la prestation. Le 23 juillet, jour de clôture des manifestations culturelles et le déplacement vers Agwini Lahwa, fut un jour de liesse générale. Le départ eut lieu à neuf heures du matin à Tala N'Tazart, les voitures et bus mis à disposition firent plusieurs allées et retours afin d'y conduire tous les présents à la Plaine de la pluie, heureux d'apporter leur contribution. Arrivés à Tizi N'kouilal, les véhicules devaient être abandonnés pour une randonnée pédestre sur une longueur d'un kilomètre. On se trouvait dans le Parc national du Djurdjura avec un relief des plus accidentés et des plus abrupts de l'Algérie, les sommets de la chaîne montagneuse atteignent 2308 m à Lalla Khedidja.
Son cachet naturel, ses magnifiques paysages sont les gages d'une richesse naturelle existante. Riche par sa faune, sa flore et le savoir-faire de ses habitants, mais surtout l'eau qu'il renferme dans ses montagnes, le Djurdjura a les potentialités d'améliorer le cadre de vie de ses enfants et de devenir un véritable pôle d'écotourisme, pour peu qu'il soit pris en charge dans un programme de mise en valeur, de développement durable et de préservation de l'environnement. La joie se lisait sur les visages de ceux qui avaient honoré de leur présence cet événement. Les chants des femmes, puisés dans le terroir, ajoutaient à l'enchantement général. Il était quinze heures et les visiteurs affluaient encore au lieu-dit. Après les difficultés du début, la fête est aujourd'hui rodée et tous les acteurs ont trouvé leur place. Cette fête a tout d'abord, semble-t-il, contribué à ranimer le souvenir de la transhumance, comme élément d'une culture populaire. Cet aspect patrimonial, qui avait tendance à être oublié, semble avoir été réapproprié avec plaisir par la population locale.
Ce patrimoine rural a ici une place déterminante pour la population locale, car il lui permet de s'identifier, de se reconnaître, d'affirmer une identité spécifique. Il peut être un véritable facteur de cohésion sociale. En définitive, la fête de la transhumance a eu de nombreux effets positifs, que ce soit vis-à-vis de la profession, de la population ou de l'attractivité du territoire. Il reste aujourd'hui à inventer les moyens de pourvoir la région d'un développement touristique et culturel adéquats.