
L'ascension commence au détour de ce carrefour qui mène vers les Ouadhias, Beni Douala, ou encore les Ouacifs, jusqu'à Ath Yenni, à partir de l'autoroute qui sépare les destinations en direction de Bejaia... depuis la zone industrielle d'Oued Aïssi aujourd'hui portée par des trémies et de nouveaux tronçons. Hasnaoua ouvre la voie vers les sommets montagneux, en ce vendredi brumeux. Le ciel bas reste couvert et l'air humide et froid. Le Djurdjura ne se laisse pas voir, tant le brouillard se fait, à mesure de la montée, très épais. Un long voile lourd descend sur la route qui se fait sinueuse et glissante. La pluie, timide, continue d'arroser la région fortement boisée. A un barrage militaire, permanent, avant de rallier Takhoukhout, les automobilistes en rangée disciplinée se suivent à la queue leu-leu. Et même si le ciel est nuageux et chargé, l'hiver commence, à peine, à se faire ressentir, par le picotement d'un froid glacial en ces premières heures qui voient surgir discrètement le jour, bousculant sur son arrivée la nuit qui a du mal à lui céder le tour.La lumière feutrée va bientôt se faire plus pointilleuse pour un nouveau matin ravivé par la fraîcheur d'un temps à ne pas montrer le nez dehors. Pourtant, les villageois vaquent à leurs occupations journalières emmitouflés dans de grosses parkas et burnous blancs. Des taches lumineuses qui percent le gros brouillard qui jette son dévolu sur toute la campagne. Ici, le froid a une odeur, voire un parfum, celui des hivers rigoureux où se mêlent senteurs naturelles et essences de feu de bois. Dans des hangars et garages des nouvelles bâtisses construites le long de la route, des fagots sont rangés dans les entremises qui servent aussi de greniers.Toumililt à Takhoukhth, en longeant TaksebtTakhoukht paradoxalement fait rouler sur un chemin bien entretenu, rares nids de poule, crevasses ou autres. La rocaille qui surplombe la route est lisse, grise et tachetée de blanc. C'est Toumlilit. Une matière extraite il n'y a pas longtemps par les montagnards pour en étaler plein leurs murs, une manière de les entretenir, de les couvrir, de les tenir propres. C'est le produit du pauvre. Les plus nantis avaient la chaux pour repeindre leurs maisonnées... La montée se fait maintenant drue. De cette escalade qui serpente toute en virages, étroite et difficile à négocier, se devine Taksebt sous le brouillard. Au bas du pont qui surplombe le barrage, des automobilistes y ont élu domicile déjà. Il n'est que 8 heures. Le grand plan d'eau ne se fait pas voir ou du moins jusqu'à sa finitude. Là, l'eau est à ras du sol. La pluie a cessé, elle tombe par intermittence tantôt, tantôt se fait crachin. Voilà le carrefour qui tranche avec la direction des quatre points cardinaux à prendre. C'est là qu'un autre barrage militaire se dresse journellement. De là, on peut joindre les Ouadhias, puis Beni Douala, Larbaâ Nath Irathen, ou encore tout en montée, Ath Yenni. Cette dernière s'annonce dès que le véhicule bifurque vers sa droite. La route est bonne à emprunter. Le brouillard têtu se fait insistant et ne cède pas une parcelle de ciel qui a l'air de bouder et de se refermer. Alentours, l'?il ne perce aucune ouverture dans la montagne qui entoure la grandeur d'un paysage encore naturel fait de tableaux et de spectacles immuables. A présent, la route monte, monte sans intermittence, jusqu'au carrefour qui ouvre le passage vers les Ouacifs. Et l'ascension continue, vertigineuse, noueuse et verticale... Et alors que l'escalade se fait ressentir, l'?il ne perd pas le nord et se fait surprendre par une toute petite tentative lumineuse. C'est le soleil qui s'échine à faire un soupçon de percée. Inattendue. L'astre fait un peu de jour dans le gris persistant. Une plaque indicatrice annonce l'arrivée à « Atrnaché », un autre carrefour qui sépare les destinations vers, toute en descente, Aïn El Hammam (ex-Michelet), à une vingtaine de kilomètres en empruntant Asif El Djemaâ, en passant par Ath Saâda voisine d'Ighil Bwamas, village natal de Lounis Aït-Menguellet, ou aller tout droit vers Iboudhraren Itafen, annoncé sur la panneau, ou monter encore vers les Ath Yenni qui ont amorcé leur présence dès le barrage, puisqu'ils couvrent toute cette région. D'ailleurs, sur le chemin, deux ouvertures mènent l'une vers le village de Tigzirt, route ombragée à souhait qui offre une halte dans une zaouia, l'autre vers Ath Lahcène, qui a enfanté l'artiste Idir et d'autres noms illustres de l'art musical notamment, tous deux ralliés d'ailleurs à partir de l'aârch lui-même. Auparavant, un avant-goût aura été donné sur le chemin par la zaouia Hadj Belkacem, lieu de ralliement des adeptes de tout le pays les jours de waâda. Là où est enterré Brahim Izri, petit-fils du cheïkh, disparu le 5 janvier 2005.Un village, des sonorités, des orfèvreriesL'accès vers les Ath Yenni est salué d'abord par la présence ô combien majestueuse de la stèle commémorative du moudjahid Amirouche, qui, la tête haute, semble scruter au loin l'horizon aujourd'hui obstrué par la brume matinale de la main du juif là-haut sur le Djurdjura. Le salut vient de ce signe de bienvenue écrit en vert et jaune dans la ville des orfèvres du bijou d'argent.La route se fait comme sur un tapis. De part et d'autre, des maisons aux toits en tuile qui, en de rares fois, ouvrent un garage pour proposer des produits alimentaires. Puis le siège de la gendarmerie nationale, ou celui de la Cnas face à elle, la maison de l'artisanat, une ou deux bijouteries, une pâtisserie, plus haut quelques épiceries auxquelles se dressent cimetière de chouhada et cimetières familiaux. L'air est vivifiant et fouette les visages encore endoloris par le réveil matinal. Mais déjà les habitants s'agglutinent qui devant une épicerie, qui devant la boucherie, qui encore auprès des marchands des fruits et légumes. Ici, on se lève tôt même le week-end et en tout temps. Y compris en plein hiver. On préfère s'occuper de ses activités le matin pour ne plus avoir à le faire plus tard dans la journée. Et comme en ce vendredi, le froid cuisant de cette fin janvier encourage plutôt à se mettre près de la cheminée, ou autre chauffage.En direction de Taourirt Mimoun. A l'entrée du village, l'un des plus grands des Ath Yenni, qui a vu naître le romancier Mouloud Mammeri, l'islamologue Mohamed Arkoun, l'écrivain Boukhalfa Bitam... entre autres personnalités connues de la région, il est édifié une stèle représentant un fibule, symbole du travail de l'argent qui fait la réputation incontestée de l'artisanat local, la place et le lieu de l'ancien buste de Mammeri qui a été enlevé depuis, pour le remplacer par un statue qui va être érigée incessamment. La poste du village est aujourd'hui fermée. Plus haut, les sièges de la commune et la daïra. Si l'un est abrité par une vieille bâtisse, l'autre en revanche est un édifice en verre, qui détonne avec le paysage, un soupçon de modernité dans un cachet traditionnel. Puis en route pour le sommet du village qui a gardé son style originel, même si de nombreuses maisons ont gardé l'ancien style d'architecture. Ici, les ruelles sont étroites, sinueuses mais bien entretenues. Depuis Tassasth, la grande place du village, on peut aisément saluer Aïn El Hammam et Larbaâ Nath Irathen, et embrasser par la même le Djurdjura, imposant et vêtu de son blanc manteau. Enfin, bien visible à présent que le soleil darde de ses rayons incandescents, haut dans un ciel qui se dégage de plus en plus à mesure que la journée avance.De là aussi on peut rejoindre Ath Larbaâ, le village des artisans bijoutiers par excellence. Par le sentier abrupt qui y mène, la possibilité de rendre hommage à Mammeri dont la tombe est visible depuis la rue principale qui traverse le centre culturel qui porte le nom de l'écrivain anthropologue, les écoles primaires et le collège et qui s'en va courir vers l'auberge du Bracelet d'Argent, gérée par l'entreprise de gestion touristique de Tizi Ouzou.L'huile d'olive vaut son pesant de santéEt là où le pas vous mène, la propreté est frappante et change le visiteur des centres urbains jamais débarrassés des ordures ménagères et autres déchets de tout bord. Un réel bonheur que de s'y promener. D'ailleurs, ici, on a initié il y a bien des années une opération du ramassage des ordures bien singulière. Les ménagères entendent la sirène retentir depuis la mosquée du village?il faut savoir qu'Ath Yenni compte sept villages dotés chacun d'une mosquée et d'une école, celle de Taourirt Mimoun date de l'époque othomane et renferme des manuscrits jalousement sauvegardés depuis?pour avertir du passage de la benne. Les habitants alors se mettent sur le pas de leur porte et chargent leurs sacs dans la benne qui aura ainsi fait le tour. Nul n'a le droit de laisser son sac à ordures devant la porte. Ces jours-ci, c'est la fin de la cueillette des olives. Bien maigre cette année, en raison du manque de pluviosité. Les beaux jours ont fini par achever les oliviers. D'ailleurs, à certains endroits, chez certains propriétaires d'oliveraies, il ne reste que cette semaine pour achever le ramassage du fruit tant prisé. Le litre d'huile est cédé entre 750 et 800 dinars. La récolte est loin de refléter les résultats escomptés. D'où sa cherté. Dans les pressoirs, on se presse pour acquérir son quota passé à la commande. Quand cela est possible, s'offrir un litre d'huile d'olive vierge, cédé à 1.500 DA, n'est pas un luxe pour celui qui sait apprécier. Il est ainsi aisé de rencontrer les habitants chargés de jerricans. On s'approvisionne ainsi en quantité pour assurer la consommation de l'année. Et en offrir en offrande pour qu'elle apporte santé et prospérité.D'ailleurs, l'achat d'huile d'olive est toujours accompagné de ce v?u dédié au consommateur lui souhaitant de consommer ce breuvage dans la santé et la paix. Et de l'inviter par la même à la goûter en trempant un morceau de galette dans une assiette présentée à cet effet. Et le repas de la journée pendant lequel se fait l'achat est arrosé de cette même huile même si dans la maison, il en subsiste encore de celle de l'année dernière. Les ménages célèbrent cet approvisionnement en confectionnant des crêpes traditionnelles (thighrifin) en en offrant autour de soi pour faire partager ce don rendu possible par la volonté de Dieu qu'on implore de porter chance et longue vie pour en profiter comme il se doit. Maintenant, le soleil est haut dans le ciel bien dégagé. Son bleu détonne sur la verdure environnante et rend plus majestueuse la montagne. Il est difficile de la laisser derrière pour aller à la rencontre du béton, du vacarme et de la routine de la vie en ville.Thalatat à portée de mainMais un dernier regard sur cet imposante nature tout en roc est nécessaire, voire salvateur. Un pèlerinage même. Il aura lieu en quittant Ath Yenni chez les Ath Ouacif. Vers Thimaghrass et juste avant Ath Boumahdi, il est une pancarte qui invite à la villégiature champêtre. Vers Bouira en passant par Tikjda mais aussi et surtout dans le giron d'Aswal. Mais il faut résister, l'impératif du retour n'est point négociable. Mais le détour au tout début du voyage en vaut le déplacement, le plus court soit-il.Une belle offrande de Dieu avec cette nature infaillible, grandiose, insaisissable, insolence que cette grandeur et farouche beauté presque à portée de main. Au pied de la montagne, comme le chante Akli Yahiaten sur les Ouacifs, dans « Zrigh Ezzine dhi Michelet » (J'ai rencontré la beauté à Michelet), un spectacle inouï que Thalatat (la main du juif), un site imprenable qui nargue de sa hauteur et vous prend de haut pour vous ôter le souffle et vous donner le vertige avant même de prétendre l'atteindre. Et d'atteindre, c'est vous qui l'êtes. Entièrement. Le pied a du mal à rebrousser chemin, l'?il reste accroc comme une dépendance à quelque drogue qui soit... L'air cingle le visage, fouette et emporte dans une pensée philosophe, existentielle même... Epoustouflante halte qui remue à satiété et ne remet les idées en place qu'une fois les lieux laissés derrière soi, contre son gré. Alentours, il fait bon-vivre, le soleil va bientôt se coucher, on rentre les bêtes, on finit de nettoyer autour de la maison, on crie après les enfants qui s'échinent à traîner dehors, la fumée sort de la cheminée, l'air s'humidifie, on remonte les vitres, la nuit s'immisce comme une intruse dans le ciel rougeoyant de cette fin janvier. Demain, assurément, il va faire beau, annonce un quinquagénaire, l'expérience de l'âge à l'appui. Oui, demain assurément est un autre jour. Un jour comme un autre. Un jour citadin. Toute chose a une fin. Belle surtout.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : S A
Source : www.horizons-dz.com