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Norkane : Le berger qui s'est battu pour son rêve d'artiste



Norkane : Le berger qui s'est battu pour son rêve d'artiste
Il a été berger, portefaix, vendeur de poisson puis coiffeur, mais il croyait profondément en l'art et en son rêve de devenir un jour artiste. Il s'appelle Norkane, et est installé depuis peu au Canada où il a décroché un prix dédié aux groupes musicaux multiculturels. Rencontré à Tizi Ouzou, Norkane a accepté de nous livrer son histoire et raconter sa vie d'antan en Algérie.Né en 1976 à Betrouna (Ibetrunen), non loin du centre-ville de Tizi Ouzou, Norkane, de son vrai nom, Noureddine Ghandriche, chanteur-interprète, est un artiste au parcours atypique. Il a perdu son père alors qu'il n'avait qu'un an. Sa famille se retrouve sans toit et sans ressources. Norkane devient berger pendant toute son enfance dans son village natal, à Taddarth Oufella. Il passait la plupart de ses journées dans la montagne en compagnie de ses chèvres et de ses moutons, mais pas que.
Il trimballait tout le temps avec lui des bidons qu'il utilisait pour apprendre la percussion. Il avait l'art dans le sang et son rêve était de devenir artiste. Norkane apprend à jouer de la derbouka. Mais pour gagner sa vie, il a dû quitter la bergerie à l'âge de 13 ans pour exercer des métiers plus rentables.
Il a travaillé, entre autres, comme portefaix dans les marchés de Tizi Ouzou, puis comme vendeur de poisson et de cigarettes. Il a appris aussi la menuiserie, mais c'est le métier de coiffeur qu'il a exercé à la fin de sa formation. Il raconte qu'il était le coiffeur préféré de tous les fous et des malades de sa région à qui il rendait gratuitement service lors de leurs périodes d'hospitalisation. Il a fini même par en avoir l'autorisation.
40 ans plus tard, Norkane quitte l'Algérie, il y a près de deux ans, pour s'installer au Canada, où il a remporté récemment le deuxième prix musical dédié aux groupes multiculturels de Montréal. Aujourd'hui, il joue du reggae, du classique, du blues, du rock et même du heavy metal et compte, dans son palmarès, un album et un autre en préparation. Sa vie ici n'était pas facile, comme on peut l'imaginer. Mais son parcours, lui, il le raconte avec beaucoup d'émotion et avec énormément de nostalgie.
Derbouka
Issu d'une famille d'artistes, son père Ahcène était un «drabki» professionnel et a été pour longtemps dans l'orchestre personnel de la diva Fadhéla Dziria. Sa mère, N'na Wardia, toujours en vie, est pour lui une source d'inspiration inépuisable et une gardienne assidue du patrimoine poétique kabyle. C'est dans cette ambiance artistique que Norkane a grandi. Il était passionné de chaâbi car sa grande famille a vécu dans l'entourage de Hadj M'hamed El Anka, à La Casbah.
N'na Wardia lui racontait souvent le parcours artistique de son père qui a laissé plusieurs disques avec lesquels il a appris à aimer ce style musical populaire de la capitale. Elle lui racontait aussi les soirées musicales qu'elle passait en sa compagnie et lui murmurait souvent des poèmes qui constituaient les premiers textes qu'il répétait la nuit sur la colline qui dominait son village. Il rencontre Taleb Rabah avant sa mort, qui lui confie que son père Ahcène a joué de la derbouka dans son premier album.
C'est la raison pour laquelle Norkane a choisi cet instrument. Et c'est pour lui (son père) qu'il a choisi la coiffure comme métier, car il l'était aussi de son vivant à Alger. Norkane était un nomade certes, mais un rêveur qui a été bercé par un passé qu'il n'a vécu qu'à travers sa mère, un présent amer et un futur qu'il voulait tracer tout seul. Il ne comptait d'ailleurs que sur lui-même.
Et c'est la raison pour laquelle il a exercé tous ces métiers différents afin de survivre et pourvoir faire ce qui le comble le plus, la musique. Il quitte l'école en 8e année. Seuls ses frères aînés, Mohamed, qui jouait du mandole et Yousef, qui jouait de la darbouka, lui permettaient cette évasion musicale. Ces derniers animaient tous les mariages au village. Norkane adorait les accompagner. Il apprend à jouer du banjo, puis du mandole et forme un groupe avec ses frères.
El Hasnaoui
Lors du mariage d'un proche, sa mère lui demande de monter sur scène. Ne pouvant rien lui refuser, il accepte et chante pour la première fois en public. Norkane y prend goût et décide de se lancer dans le chant. En 1991, il découvre la maison de la Culture de Tizi Ouzou et s'inscrit pour des cours de mandole, alors qu'il travaillait encore dans les marchés du centre-ville.
Norkane a eu de la chance d'avoir comme enseignant l'élève prodige de Hadj M'hamed El Anka, Abdelkader Chercham, le grand mandoliste algérien qu'on retrouve aussi dans le documentaire qui retrace l'histoire du chaâbi, «El Gosto». «C'est avec lui que nous avons connu des artistes comme Cherif Hamani ou Matoub Lounes. Ils venaient souvent lui rendre visite», se souvient Norkane.
Lors d'un festival organisé à la maison de la Culture, il découvre un groupe musical qui jouait un autre style qu'il qualifie de moderne. «C'était ce groupe qui m'a orienté vers un autre atelier de guitare sèche. Et c'est grâce à lui que j'ai appris à jouer du moderne», confie-t-il. Norkane décide donc de changer de style et intègre, par la suite, la chorale de l'établissement. Après avoir achevé sa formation de menuiserie et le début de sa carrière de coiffeur, Norkane découvre les cités universitaires en 1996 où il a vécu plus de 15 ans.
Il fait la connaissance de plusieurs artistes universitaires, dont Ali Amrane et fonde son premier groupe en 2005. Baptisé Izumal, qui veut dire les Rebelles en amazigh, le groupe de Norkane organise plusieurs galas à l'université de Tizi Ouzou avant d'arrêter faute de moyens. Norkane reprend la musique, mais avec un nouveau groupe, cette fois-ci appelé Africa : «Nous étions réellement dans l'esprit africaniste, mais avec un patrimoine kabyle moderne. Nous chantions par exemple du Brahim Izri et du Djamel Allam avec des sonorités africaines et modernes», explique-t-il.
Humanisme
Norkane quitte le milieu universitaire en 2011 et décide de s'engager en solo. Il enregistre son premier album à Alger, en 2015. Intitulé Amghith (Le sauveur), le premier album de Norkane compte 11 titres. «Amghith est une prière et un appel à l'humanisme afin de sauver les pauvres. Je la chantais souvent quand j'étais berger», se rappelle-t-il.
Dans cet album, Norkane chante l'amour, la nostalgie, la misère et les droits de la femme. «J'ai vécu une histoire d'amour quand j'étais jeune miséreux en Algérie. J'ai aimé une jeune femme qui avait des frères islamistes et qui l'empêchaient de sortir me voir. Ils la surveillaient de près. Dans ma chanson, j'invite ma dulcinée à casser la porte de chez elle pour vivre sa propre liberté, son amour et se libérer de l'intégrisme.
Je l'appelais à se libérer de ses chaînes qui sont parfois imaginaires, arracher ses droits et reprendre sa vie en main», raconte Norkane. En 2016, Norkane obtient son visa d'installation au Canada. Il est installé à Montréal où il exerce encore le métier de coiffeur dans le quartier prestigieux de Gay-Concordia. Il dit qu'il est très heureux de sa nouvelle vie et il prépare d'ores et déjà son nouvel album. «J'ai choisi le Canada pour ma liberté. C'est pour l'exprimer et la vivre pleinement. Je veux avancer dans ma vie et dans mes projets.
C'est ici que tous mes rêves ont vu réellement le jour», explique-t-il. Avec ce sourire qui ne quitte jamais son visage, Norkane promet de nous parler dans son prochain album de l'artiste, de l'amour, de l'exil, de la vie et de ce que vit la société algérienne. C'est un projet qu'il prépare avec son nouveau groupe multiculturel. D'ailleurs, il fait des allers-retours entre le Canada et l'Algérie pour pouvoir le finir. Il verra le jour, selon lui, en octobre 2018.
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