Tizi-Ouzou - A la une

Mouloud Achour, l'homme tranquille



Je me suis précipité, peut-être, de m'être porté volontaire pour écrire les phrases qui suivront. Il est amer de saluer, pour la dernière fois, un homme pour lequel on a voué énormément de respect et d'amitié ; comme il est ardu de vouloir écrire, à chaud, un texte d'adieu. Il est question, ici, de Mouloud Achour, le journaliste, le pédagogue, l'écrivain et l'altruiste désintéressé. Je me rends compte qu'il est difficile de parler de lui au passé et utiliser l'adverbe «déjà». Déjà prend toute le tragique de l'absence, surtout au retour du cimetière, après la dernière prière, le dernier mot, le dernier regard et le dernier soupir. Hop, la terre se referme sur un être qui, sa vie durant, a porté vaillamment sur ses épaules les secousses de la vie.En effet, au cimetière, situé en contrebas de son village, Tamazirt, un terrain pentu qui domine la plaine du Sébaou, au milieu des oliviers (cet arbre mythique que Mammeri a sublimé), Mouloud Achour repose depuis ce matin d'un vendredi, qui annonce froidement de la pluie et de la neige. Il s'en est allé sur la pointe des pieds, sans déranger quiconque, après une longue bataille contre une longue maladie. Oui, comme une perfidie sans nom, comme à son habitude ; le corona a achevé, toute honte bue, le travail d'une mort, orgueilleuse, incorruptible et inexorable. Cet intellectuel pluriel, à l'image de ses aînés, a rejoint les étoiles qui brillent, pour l'éternité, dans le firmament de la création, le 24 décembre dernier.
Mouloud Achour est né le 19 mars 1944, à la veille de la victoire des alliés contre le nazisme. Cette période était, à l'époque, terrible en Kabylie. Il y eut la conscription obligatoire et l'envoi de la jeunesse algérienne combattre la barbarie hitlérienne. Cet écrivain a fait ses premières classes à l'école de Tamazirt, aujourd'hui une jolie ville qui s'étend tout le long de la route menant vers la Haute-Kabylie, sur plus de deux ou trois kilomètres. Puis, la soldatesque française faisant son sale boulot, la famille Achour déménage sur «el-biladj», Tizi-Ouzou autrement dit, où le jeune Mouloud rejoint la première école primaire pour autochtones de Tizi-Ouzou, l'école Jeanmaire. Notre écrivain se rappelle, lors d'un entretien, de ces années où, écolier, il allait quêter le savoir et l'instruction à Tamazirt d'abord, puis à Tizi, ensuite. Bien sûr, la famille Achour ne pouvait s'installer qu'à la haute ville, ou dechra, au quartier de Zellal.
Mouloud Achour rêvait d'être docteur. C'était son souhait. Mais c'était sans compter sur l'obtention ou pas d'une bourse. Bref, il s'orienta, bien malgré lui, vers des études de droit, où il a fait long feu. Il ne restait à notre jeune homme que d'intégrer l'Ecole normale supérieure, d'où il sortit enseignant, comme d'autres Algériens. Il se rappelle lui-même de son premier poste à l'Ecole des cadets de Koléa, où il eut comme élève Mohamed Moulessehoul qui, plus tard, deviendra un écrivain de talent. Du reste, ce dernier reconnaît dans un post publié sur sa page Facebook la disponibilité du professeur et les encouragements qu'il reçut de celui-ci, l'incitant à aller dans la voie de l'écriture. Mouloud Achour a toujours eu le talent fou de pousser les amoureux du verbe à aller vers la concrétisation de leurs rêves d'écrivain ou de poète.
Il n'est pas question dans cet espace de parole de «refaire» la vie de Mouloud Achour. Je voulais juste montrer l'entière disponibilité de celui-ci à aider, conseiller et accompagner les auteurs. Je porte ce témoignage pour ma propre personne. Depuis les années soixante-dix, où je l'ai connu fortuitement dans une librairie publique, aujourd'hui fermée, à Tizi-Ouzou, Mouloud n'a jamais cessé de m'accompagner, de près ou de loin, dans mon aventure de l'écriture. Du reste, nos pas se sont croisés régulièrement lors d'événements culturels, liés généralement au livre. Je l'ai vu à l'?uvre dans son bureau de directeur éditorial aux Editions Casbah, Alger. J'ai vu l'intérêt qu'il portait aux manuscrits, nombreux au demeurant, qu'il recevait ; ou la manière rigoureuse avec laquelle il corrigeait les textes devant être publiés.
Un manuscrit qui passe sous le regard consciencieux de Mouloud Achour n'a plus à être revu par quiconque.
Du reste, Mouloud Achour aurait pu connaître une carrière d'écrivain autrement plus conquérante, n'étaient les différentes fonctions qu'il a eu à occuper dans les journaux (El-Moudjahid, notamment le supplément culturel, Algérie-Hebdo, Liberté), ou dans certaines institutions de l'Etat.
Les spécialistes reconnaissent en lui un écrivain talentueux, plus particulièrement dans les nouvelles ; il fut le nouvelliste de l'Algérie dans les années 1970 et 1980 ; il faut rajouter le fait que Mouloud Achour n'a jamais accepté la médiatisation ; il a toujours opéré en marge, comme si c'était un trait de son caractère. Il se contentait d'une petite place parmi ses pairs, même si ces derniers lui reconnaissent des talents de conteur et d'écrivain. Son dernier ouvrage, un ensemble de textes libres, plus volubiles les uns que les autres, comme s'il s'agissait de premiers pas ou de prémices à des romans futurs, Un automne au soleil, 2016, Casbah Editions, pourra, si besoin, donner la pleine mesure de la maîtrise de son écriture et l'originalité des thèmes traités.
À Algérie-Hebdo, je l'ai vu à l'?uvre, le temps d'existence de ce journal, corrigeant, revoyant, farfouillant et scrutant la moindre faute dans le travail des journalistes, sans qu'une virgule soit de trop. Mouloud Achour abattait un travail fou, un véritable titan dans son job. Ses lunettes sur le nez, assis derrière son bureau, il relisait, demandait des précisions, jugeait de l'opportunité d'un papier, corrigeait le cas échéant, et suivait attentivement l'avancée de la confection du journal, particulièrement le jour du bouclage. Je reconnais qu'il nous damait le pion régulièrement.
Mouloud Achour était (ah! ce passé) un homme tranquille. Je n'ai pas souvenir de l'avoir vu s'énerver ou s'emporter. Toujours souriant, il vous faisait toucher du doigt l'erreur, le mot de trop, la non-concordance des temps, le point-virgule mal placé et la justesse de la chute d'un texte quelconque. C'était le Professeur par excellence. Il était droit, altruiste, souriant, attachant, sympathique, le regard toujours vif, le geste précis, tenant à sa parole... Mouloud Achour (qu'il m'excuse de là où il est) détonnait dans le milieu de l'édition et de la littérature ; il n'y avait pas de fausseté en lui, ni de forfanterie. Il savait tenir sa place qui, du reste, il occupait royalement. Je l'ai toujours appelé «l'Homme tranquille». Ça le faisait sourire. Ou la force tranquille, maintenant qu'il n'est plus là, je peux me permettre de l'encenser, sans recevoir, de sa part, un quelconque carton jaune.
Cher Mouloud, je comprends maintenant que chaque instant de la vie doit recevoir sa part d'importance. Il n'y a pas de temps perdu, disais-tu, surtout avec les amis. C'était ton message, il y a quelques années de cela, juste après que j'ai quitté Alger, quand j'ai observé un certain retrait. Sache, cher Mouloud, que tu as toujours eu une place privilégiée, de respect et d'amitié, dans mon c?ur. Tu vas désormais manquer à mon ciel, cher Professeur !
Youcef Merahi
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)