Tizi-Ouzou - A la une

M. Lounès LALLEM au Soirmagazine : «La culture de la non-violence est une question d'éducation groupale à la liberté d'expression et le droit de savoir»



Dans cet entretien, M. Lounès Lallem, docteur en psychologie clinique, enseignant-chercheur à l'université Mouloud-Mammeri de Tizi-Ouzou, explique la place de la violence en Algérie et se penche sur l'attitude pacifique du peuple lors des manifestations du peuple.Soirmagazine : Comment reconnaître une personne violente '
Lounès Lallem : Cela dépend sans doute du niveau d'épanouissement tant narcissique que génital d'une personne, car elle ne peut atteindre son sommet que s'il y a désordre dans l'élaboration des différentes étapes de la psychogenèse qui ont pu correctement s'ébaucher pendant l'enfance et se déstructurer dans l'étape terminale de la crise d'adolescence, sous le primat du prégénital et du modèle relationnel qui renvoient au triple mécanisme manipulation-contrôle-jouissance sadique par et avec une violence agie.
Quels sont les différents types de violence '
A ce titre, la plupart des représentants des différentes sciences humaines se sont déclarés d'accord avec la distinction proposée en 1984 entre «violence » et «agressivité». Car il semblerait opportun, d'une part, de réserver le terme «violence» à un instinct purement défensif, commun à l'homme et aux animaux, sans désir particulier de nuire aux autres et, d'autre part, les différents destins de cet instinct. L'agressivité, véritable attitude d'attaque de l'autre, ne constituant qu'une des variétés d'évolution de la violence naturelle. Il existe des développements forts heureux de la violence dans l'énergie mise au service de la vie sociale, de l'amour, de l'ambition professionnelle tout à fait logique, du sport, etc.
Par contre, lorsqu'un sujet s'estime injustement empêché de développer son envie de vivre selon ses désirs, la violence peut facilement engendrer une plus ou moins vive agressivité. C'est-à-dire un besoin de nuire à ceux considérés (à tort ou à raison) comme s'opposant à la libre évolution du sujet.
Ce qui inquiète tout autant le public que les pouvoirs publics eux-mêmes. C'est pourquoi il n'est pas question de réprimer la violence fondamentale tout à fait naturelle. Mais penser réduire par la seule répression les méfaits, individuels ou collectifs, d'une agressivité, devenue fâcheusement matérialisée, constitue une erreur stratégique grave qui risque d'intensifier les réactions agressives. Si la répression devient parfois inévitable, il demeure surtout nécessaire, pour prévenir nombre de débordements, de se pencher sans attendre sur les causes affectives ou objectives d'un sentiment d'injuste contrainte.
Devient-on non violent, partisan du calme, ou est-ce un héritage familial, parce que les parents le sont ou apprend-on à l'être '
En effet, à travers cette question des interrogations m'interpellent et une illustration s'impose :
Parler de la famille, de la société et de la relation duelle applicable à l'approche du groupe est un pari audacieux, sinon périlleux, mais j'ai souhaité soutenir cette idée et relever ce défi, du fait que ce retour d'expérience a été pour moi, dans ma pratique de psy, un apport important et très précieux.
Comment utiliser comme référence les notions de violence, de lien et du conflit à deux, lorsque l'on travaille à plusieurs ' Comment s'appuyer sur une référence qui n'a pas trouvé beaucoup d'échos par peur qu'elle ne révèle de dérangeant dans notre propre fonctionnement psychique ' C'est tout l'enjeu de ma proposition. À partir de ma pratique initiale de psychologue, je constate des mouvements naturels violents dès la naissance d'un enfant dans le groupe familial.
Ces mouvements me semblent universels et psychiquement présents alors que plus rarement s'exprime la violence agie du parent sur l'enfant, bien que ces cas ne soient pas exclus de l'actualité sociale de façon quasi hebdomadaire. Dans tous les cas, les adultes, en particulier les parents, ont pour mission de transformer la violence fondamentale, de telle sorte qu'elle trouve une issue dans l'imaginaire et non pas dans la voie comportementale, qu'il s'agisse des conduites alimentaires déviantes, des addictions, des toxicomanies ou des conduites psychopathiques.
La violence fondamentale a comme devenir normal, le plus favorable, le plus bénéfique, une bonne intégration dans l'appareil psychique, apte à l'accueillir, à la contenir et à en faire une source d'énergie permanente, une énergie créatrice, comme dans la compétitivité, le dépassement, l'ardeur à travailler, à jouer, à produire, à créer et à transmettre. C'est elle aussi qui est à l'origine de la capacité à procréer et, cette fois, à transmettre la vie biologique. C'est l'instinct d'autoconservation, la légitime défense psychique à caractère vital (violence vient de bios = la vie) qui s'impose et dit que le sujet n'a pas le choix, s'il veut s'en sortir, autant dire s'il veut se sentir exister. On est résolument du côté de la pulsion de vie.
Par contre, l'autre destin de la violence fondamentale est plus funeste ; on passe à une alliance néfaste entre libido et pulsion.
La violence se pervertit, se déforme et s'adjoint la jouissance à faire souffrir l'autre, à le tenir sous emprise, à lui imposer un lien sado-masochique. Le sujet s'adonne à la destruction de l'autre. Il jouit de l'attaquer, le diminuer, le réduire à néant, le harceler, l'écraser pour le tuer. On est du côté des franches perversions, de la destructivité absolue, du lien qui tue, résolument du côté de ce que René Kaës appelle la négativité radicale ; en somme, du côté de la pulsion de mort.
Quel est l'environnement qui a le plus d'impact sur les enfants par rapport à la violence, notamment la violence verbale (école, rue, famille) '
En effet, les pathologies contemporaines mettent la violence au premier plan et cela sous toutes les latitudes, dans tous les pays et toutes les cultures, à savoir l'environnement propice à son amplification. Les nouvelles donnes sociales, les nouveaux modes de communication, les effets de la mondialisation, les contraintes économiques, les conditions de travail dans les entreprises, la précarité de l'emploi, les modes d'habitat et de vie dans les cités-dortoirs défavorisées, la rapidité de la dégradation des situations professionnelle et personnelle, d'une part, ajoutés à l'effondrement des cadres ? comme je les nomme ? méta-sociaux (l'école, la mosquée, la rue, la justice, les modes de gouvernance, les grands groupes institués?) et des cadres métapsychiques (les modèles en crise de couples, de familles et d'institutions et leurs propositions identificatoires en crise également avec par exemple la crise de l'autorité), constituent un ensemble multifactoriel complexe dont je n'ai personnellement pas fini d'explorer toutes les composantes, toutes les incidences et toutes les conséquences.
Comment sont perçus les enfants calmes par rapport à ceux qui sont violents '
Un enfant sage comme une image ne fait guère bonne figure parmi ses pairs, ce qui induit des incidences sur sa psyché et son physique de par les violences agie (verbale, morale, symbolique, etc.), telles sont les représentations sociales relatives aux enfants calmes, du moins chez nous en Algérie.
Comment encourager la culture de la non-violence '
Je dirais le groupe avant tout et tout est question d'éducation groupale à la liberté d'expression au le droit de savoir, afin d'en faire un savoir savant et savoir-faire de ce qu'on est à la base dans nos fondements d'hommes.
Toujours est-il : une des caractéristiques des groupes de paroles et de travail, c'est leur forte capacité à jouer leur rôle d'appareil de transformation à partir de la parole du sujet et d'un travail intrapsychique et de la parole des membres du groupe favorisant les liens intersubjectifs. Parler à plusieurs voix d'un même objet en modifie la perception. La perception que l'on avait de cet objet (la violence par exemple) au départ évolue et peu à peu la photo se transforme sous nos yeux, comme le fait aussi la peinture, la sculpture, le texte littéraire, le découpage-collage ou la musique, le sonore, etc.
Comment et pourquoi, selon vous, les Algériens ont été non violents lors des dernières marches '
Les groupes ayant mené les marches populaires ont une capacité particulière et efficace à traiter la violence et à la transformer, surtout s'il s'agit de violence à caractère fondamental ou fondateur de la vie psychique du sujet à titre individuel.
Le groupe, plus que tout autre dispositif social, est particulièrement apte à accueillir et à transformer la violence, d'ailleurs on l'a vu d'emblée. Ainsi, toute une société ayant refoulé des traumatismes de guerre qui mettent en images de la violence fondamentale, étudiée à partir du lien duel, devient précieuse pour la compréhension du lien intersubjectif groupal qu'il s'agit de restaurer à travers une groupalité psychique à instaurer car, dans la majorité des cas de marches, cette groupalité n'existe pas encore, les groupes internes des sujets en souffrance étant marqués par le traumatique de la décennie noire, le désarroi et le sentiment d'abandon font qu'ils en restent un fonctionnement binaire en tout ou rien.
Or, il s'agissait au départ d'infléchir la vie psychique du côté du groupal à travers ces marches afin de favoriser l'accès à un autre niveau de conflit, en l'occurrence le conflit intergénérationnel qui conditionne l'instauration de la groupalité du psychisme dans les échanges identificatoires et les identifications plurielles. On peut dire que notre société d'aujourd'hui a fait de la violence fondamentale un mouvement qui ne s'oppose pas au groupe société au singulier, mais elle la complète et la complexifie dans la mesure où elle éclaire les politiques sur les formes que revêt la non-violence versus la violence de la vie quotidienne.
Un dernier mot...
Les orages de l'esprit sont une fête pour les violents... faisant de la résonance avec les mots et donnant du sens au non-sens face à ce qui est de l'ordre de la violence agie.
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