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LES CHOSES DE LA VIE Nana Aldjia, la Kabyle



LES CHOSES DE LA VIE Nana Aldjia, la Kabyle
Par Maâmar FARAH
maamarfarah20@yahoo.fr
Mon premier contact avec la Kabylie fut la demeure pittoresque de nana Aldjia qui se trouvait à quelques mètres de notre maison. Entièrement construite en pierres, elle ressemblait en tous points à celles que l'on trouve en Kabylie, de part et d'autre de ces interminables ruelles escarpées des hameaux de haute montagne. A l'intérieur, c'était la même configuration, le même décor, les mêmes ustensiles et, malgré le dénuement des gens qui l'habitaient, la même hospitalité et la même chaleur humaine.
Au fond de la grande pièce aux murs de pierre noircis par la fumée, il y avait une grande cheminée dans laquelle pendait une marmite totalement barbouillée de noir. La flamme qui était à la fois source d'énergie pour cuire le repas et le chauffage durant les hivers rigoureux, veillait sur la demeure comme une sentinelle vigilante. Nana Aldjia nous offrait un pain traditionnel qui était différent du nôtre ; elle préparait un tas de sucreries kabyles qu'elles nous distribuait lorsque nous sortions jouer dans la cour ou qu'elle amenait elle-même chez nous quand le froid nous interdisait de franchir la porte du salon familial où une autre cheminée irradiait les lieux de sa chaleur bienfaisante. Nana Aldjia et son mari Da Yakoub, ainsi que leurs nombreux enfants avec lesquels nous jouions, étaient très proches de nous. Dans le temps, les voisins avaient un statut particulier. Mais si nous arrivions à communiquer avec le papa et les gosses, il était toujours difficile de comprendre nana Aldjia qui s'exprimait uniquement en kabyle. Elle avait vécu toute sa vie à 500 kilomètres du pays de ses ancêtres mais s'accrocha fermement à sa langue maternelle, ne jugeant pas utile d'en apprendre une autre. En fait, elle vivait recluse chez elle, mobilisée par les tâches ménagères qui la retenaient des heures entières et, en dehors de sa famille avec laquelle elle communiquait en Kabyle, elle n'avait de relations qu'avec ma mère qui ne parlait qu'arabe. Les voir deviser tout le temps et se comprendre était pour le moins insolite ! Mes souvenirs d'enfant ramènent des images d'une parfaite entente. Echanges de recettes de cuisine. Palabres et discussions sur les événements majeurs de la journée. Et lorsque, en arrivant à Alger quelques décennies plus tard, je vis ma mère se débrouiller en kabyle avec d'autres voisines et d'autres ménagères rencontrées au marché de Bab-El-Oued, je savais que c'était grâce à nana Aldjia... Voilà mon premier contact avec la Kabylie. Sans bouger de chez moi, j'étais déjà initié à la culture kabyle à travers nana Aldjia mais aussi grâce aux Aït Si Mohammed, Benmalek, Hadj Messaoud et autres chez qui j'allais souvent et où j'étais toujours reçu et traité comme un des leurs... Mais tout cela ne peut pas remplacer un vrai voyage au pays du Djurdjura. C'est grâce à mon métier que je pus m'y rendre et découvrir l'une des régions d'Algérie les plus belles et les plus riches en traditions maintenues contre vents et marées et en histoire. J'ai découvert Béjaïa avant Tizi-Ouzou mais j'ai compris tout de suite que les deux villes n'étaient pas quelconques. En fait, si l'histoire donne à l'ancienne Naciria un avantage certain, Tizi-Ouzou a su rattraper son retard en se débarrassant de son accoutrement pesant de grosse bourgade gonflée par la colonisation, pour endosser les habits d'une capitale régionale dotée de toutes les infrastructures et jouant un rôle économique, social et culturel de premier plan à travers toute la région. La première fois que je suis rentré à Tizi- Ouzou, c'était pour un reportage comparatif entre le programme spécial de Grande Kabylie (la wilaya s'appelait ainsi) et celui du Titteri. Alors que les réalisations stagnaient à Médéa où les retards s'accumulaient au point d'inquiéter les plus hautes autorités, les choses avançaient à un rythme satisfaisant du côté de la Kabylie. Les routes étaient tracées, les retenues collinaires érigées, les coopératives agricoles créées, les lycées, CEM et écoles édifiés, les centres de santé construits en un temps record. A Tizi, j'avais visité les chantiers du stade du 1er-novembre qui remplacera plus tard la vieille enceinte d'Oukil- Ramdane, dépassée par les événements. Une piscine. Une maison de la culture parmi les plus importantes du pays. Des cinémas refaits à neuf. Un hôtel, le Lalla Khedija, qui offrait à la ville son premier palace, etc. Les plans de développement touchaient également la périphérie avec les premières usines qui ont livré, et durant de longues années, ces cuisinières, ces réfrigérateurs et ces climatiseurs que l'on comparait à des «chars d'assaut ». J'ai toujours un frigo Sonelec qui date de la fin des années 70 et qui marche sans problème. Idem pour le gros climatiseur à 24 000 BTU qui rafraîchit, à lui tout seul, la moitié de la maison ! Cette première visite me permit de sillonner toute la Grande Kabylie et, à chaque halte, il y avait une auberge chaleureuse et au style différent pour nous accueillir. Nous fûmes bloqués par la neige dans celle de Aïn-El- Hammam, située à quelques encablures du centre-ville. Durant ces deux ou trois longues journées d'isolement, nous mesurâmes le professionnalisme, la serviabilité et la générosité du personnel de cette structure. Ces travailleurs faisaient partie de la grande famille de Sonatour qui recevait chaque année plus d'un million de touristes venant des pays européens et qui repartaient chez eux satisfaits et impatients de revenir en Algérie. Les chemins qui montent nous menèrent à l'auberge de Larbâa- Nath-Irathen, à celle de Béni Yenni, au chalet de Yakouren : diversité des paysages et des architectures, richesse des décors et des produits de l'artisanat local, mais, partout, le même service de qualité, le même sourire... Il nous arrivait de rencontrer des touristes qui ne tarissaient pas d'éloges sur la beauté du paysage et la richesse du patrimoine, ainsi que sur la bonne tenue des hôtels. Nous croisions des groupes de chasseurs qui venaient principalement d'Italie. Le seul hic — il y en a toujours un — se situait au niveau du menu. Si la cuisine occidentale était à l'honneur, avec des chefs talentueux et maîtrisant leur art, les riches plats de la région étaient superbement ignorés... C'était partout la même chose, y compris au sud du pays où l'on vous servait du riz créole ou un lapin aux champignons de Paris. Un jour de mars pluvieux, et alors que nous étions en train de prendre notre petit déjeuner à l'hôtel Lalla Khadija, la télévision interrompit ses programmes pour annoncer la mort des journalistes accompagnant le président Boumediène au Vietnam. Cette nouvelle terrible nous terrassa de bon matin car beaucoup parmi les victimes étaient nos amis, nos collègues, avec lesquels nous avions effectué de nombreux reportages aux quatre coins de l'Algérie. Tout le personnel nous présenta ses condoléances et nous fûmes surpris, au dîner, de recevoir un message manuscrit du directeur de l'établissement, dans lequel il renouvelait la sympathie et la solidarité des travailleurs. Ce soir-là, le repas fut pris en charge par l'établissement. L'hôtel Lalla Khedidja me rappelle un autre souvenir, douloureux celui-là : j'y étais quelques jours avant l'interdiction de la conférence de feu Mammeri. Mais nous étions totalement ignorants des faits. Nous venions de terminer notre reportage et nous regagnâmes Alger sans savoir ce qui se préparait derrière. Le hasard a voulu que je publie une chronique d'humeur intitulé «Le printemps kabyle» le jour même de l'explosion de colère dans les rues de Tizi. Evidemment, je parlais de nature, de fleurs et de fonte de neige et nullement du fameux «Printemps berbère». C'était une simple coïncidence. Mais l'exploitation éhontée de cet événement par notre journal ( El Moudjahid) nous donnera l'occasion, quelques jours plus tard, de stigmatiser le mensonge et la manipulation dans l'une des toutes premières pétitions politiques sorties d'une rédaction algérienne...
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