Tizi-Ouzou - A la une

"La wilaya a besoin d'un plan Marshall"



Le président de l'APW de Tizi Ouzou réitère son appel pour déclarer les régions incendiées zones sinistrées. À l'occasion, il interpelle les autorités du pays à mettre en ?uvre un "plan Marshall" pour la wilaya qui accuse un immense retard dans son développement.Liberté : L'APW a présenté dernièrement un bilan provisoire, mais déjà très lourd, des dégâts causés par les incendies. Qu'en est-il globalement et quel serait leur coût financier '
Youcef Aouchiche : Les dégâts matériels sont énormes. Les pertes humaines aussi, puisque nous avons enregistré une centaine de morts. 61 civils sont décédés dans différentes régions dont Aïn El-Hammam, Larbâa Nath Irathen - avec le plus lourd bilan - et aussi à Illoula Oumalou et à Ath Yenni. Nous profitons de l'occasion pour réitérer nos condoléances à leurs familles. Pour ce qui est des dégâts matériels, il y a plusieurs volets. L'espace ravagé dépasse les 40 000 hectares, à savoir 10 000 relevant du domaine public de l'Etat et 30 000 des propriétés privées, soit des exploitations, des plantations d'arbres fruitiers avec 5 000 hectares d'oliviers et 700 hectares d'autres arbres fruitiers. C'est un bilan très lourd. Nous avons perdu en huit jours ce que nous avons enregistré pendant pratiquement une quinzaine d'années. Pendant 10 ans, la wilaya de Tizi Ouzou a enregistré 30 000 hectares de surface touchée par les feux de forêt et en huit jours nous avons enregistré 42 000 hectares incendiés. Nous comptons également 2 028 habitations touchées dont 91 classées rouge donc qui ne sont plus habitables, 300 orange 4 et 526 orange 3. Nous avons également recensé 25 édifices publics touchés, soit 15 écoles primaires, 3 lycées, 3 CEM, et 2 policliniques à Ath Yenni et Akbil ; un INSFP, un centre de vacances Sonelgaz, à Aït Aggouacha, une maison de l'artisanat à Ath Yenni et le service pédiatrie de l'hôpital d'Aïn El-Hammam.
Votre demande de déclarer les régions touchées par les feux comme zones sinistrées n'a pas eu de réponse, pourquoi '
Ce n'est pas normal que les pouvoirs publics ne répondent pas favorablement à cette demande qui n'est pas seulement celle de l'APW mais celle de toute la wilaya et des zones touchées. Nous avons effectué plusieurs déplacements dans les zones touchées et les images sont apocalyptiques, nous avons souhaité que le gouvernement prenne en charge cette situation sérieusement. À défaut de déclarer toute la wilaya, au moins déclarer les zones touchées comme zones sinistrées afin d'allouer les dotations budgétaires nécessaires pour la reconstruction de tout ce qui a été détruit. Jusqu'ici il y a une commission nationale qui a été installée mais qui n'a pas répondu favorablement à cette sollicitation qui reste toujours d'actualité. Les pertes sont immenses et elles vont avoir un impact direct sur le vécu quotidien de nos concitoyens, à court et même à long terme. Nous craignons des retombées dévastatrices sur le revenu de toutes ces familles qui vivent de l'agriculture de montagne et qui vont créer une crise sociale sans précédent dans notre wilaya. C'est pour cela que nous avons demandé de déclarer la wilaya zone sinistrée, d'allouer les recettes budgétaires et d'accélérer les modalités d'indemnisation de ces familles.
Un fonds spécial d'indemnisation des sinistrés a été institué, est-ce suffisant, à votre avis, pour prendre en charge la situation dramatique causée par les incendies '
Nous avons vécu pas mal de catastrophes naturelles dans notre pays et à chaque fois qu'il y a d'importants dégâts, les régions concernées sont déclarées automatiquement zones sinistrées comme à Ghardaïa et d'autres régions du pays. On se demande aujourd'hui pourquoi on ne le fait pas pour Tizi Ouzou qui est une région totalement sinistrée de l'aveu même des responsables qui ont effectué des déplacements dans la région. Le fait de déclarer les régions touchées zones sinistrées donne la possibilité au gouvernement d'agir très rapidement et d'allouer des recettes conséquentes afin de prendre en charge tout ce qui a été détruit contrairement à l'institution de fonds qui reste toujours tributaire de la volonté du pouvoir pour venir en aide à ces régions. Nous avons organisé plusieurs réunions au niveau de la wilaya, et pas plus tard qu'hier, les secrétaires généraux des ministères de l'Intérieur, de l'Agriculture, de la Solidarité et de l'Habitat, nous ont rassurés quant à la disponibilité du gouvernement à allouer les recettes nécessaires. Mais nous avons réitéré notre demande de déclarer cette région zone sinistrée pour qu'elle puisse recevoir la prise en charge nécessaire.
Beaucoup estiment que la région a plutôt besoin d'un véritable plan Marshall car déjà avant ces incendies, elle souffrait d'un sous-développement aigu. Partagez-vous cet avis '
La situation nécessite, en effet, un véritable plan Marshall pour essayer de reconstruire tout ce qui a été détruit. Depuis mon installation à la tête de l'APW, nous n'avons jamais cessé de demander un plan Marshall pour rattraper les retards en matière de développement des différents secteurs de la wilaya. Malheureusement cela n'a pas été fait. Beaucoup d'argent dort dans les caisses du Trésor public sans que les projets soient lancés ou achevés.
Ajouter à cela cette catastrophe des incendies. Nous pensons qu'il faut vraiment un plan Marshall pour prendre en charge la demande réelle de la population de la wilaya de Tizi Ouzou. La région souffre énormément des immenses retards enregistrés dans des chantiers qui sont vitaux pour la relance du développement.
Nous sommes en train de vivre une crise inédite en terme d'approvisionnement en eau potable, alors que nous avons demandé l'inscription en réalisation de la station de dessalement d'Iflissen qui allait desservir tout le flanc nord de la wilaya. Malheureusement lors du dernier Conseil des ministres trois ou quatre stations de dessalement ont été inscrites, mais Tizi Ouzou n'a pas été retenue, alors que l'étude est prête et le terrain aussi. C'est pareil pour le nouveau CHU, mais tout cela est resté lettre morte. Nous espérons que cette catastrophe donnera lieu à une prise de conscience des pouvoirs publics quant aux retards enregistrés en terme de développement de la wilaya. Tous les grands projets dont notre wilaya a bénéficié sont soit à l'arrêt soit en retard dans la réalisation. C'est le cas de la pénétrante, le nouveau stade, le barrage Sidi Khelifa... Pis encore, beaucoup des projets demandés ne sont même pas inscrits.
Le chantier de la reconstruction de ce qui a été détruit par les derniers incendies s'annonce pharaonique et risque de prendre beaucoup de temps. Quelles sont aujourd'hui les priorités '
La première c'est d'engager rapidement les démarches d'indemnisation. Les pertes sont colossales, ce sont des milliers de familles qui vivent de cette petite économie, à savoir le tourisme de montagne, l'artisanat, l'élevage, les exploitations agricoles. Tous ceux qui activaient dans ces créneaux vont se retrouver sans revenus et c'est pour cela que nous avons demandé lors de notre rencontre, hier, avec le SG du ministère de l'Intérieur, d'allouer des sommes d'argent pour prendre en charge ces familles en attendant la reconstruction de ce qui a été détruit. Il y a également des opérations au niveau national, de distribution de 6 100 têtes de bétail dont 598 bovins, 3 021 ovins et 2 500 caprins, une opération qui se poursuivra avec la distribution de 350 000 poussins, 40 serres agricoles et des ruches, pleines et vides. Nous ambitionnons également de lancer, à partir d'octobre prochain, une campagne de plantation d'un million d'arbres à travers la wilaya.
La priorité aussi pour nous c'est d'unir nos forces pour reconstruire ce qui a été détruit, de mettre nos différends et nos différences partisanes et idéologiques de côté pour relever ce défi. En tant qu'APW, nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir, sachant que nous sommes dépourvus de prérogatives, pour aider à cette entreprise colossale. Nous espérons que les déclarations faites par les différents responsables ne se limiteront pas à des sorties médiatiques mais qu'elles se traduisent rapidement par des actions sur le terrain pour que la population se sente réellement prise en charge.
Vous avez estimé que le bilan aurait pu être moins important si les pouvoirs publics avaient accordé les moyens nécessaires pour lutter contre les catastrophes. Ont-ils failli dans la gestion de cette catastrophe '
Oui ! Ils ont failli parce que nous avons tiré la sonnette d'alarme il y a de cela plusieurs années.
En 2018 nous avons demandé le renforcement des effectifs de la Protection civile, le dégel des unités et de 11 postes avancés, le renforcement en matériel nécessaire des unités existantes, l'acquisition, pas seulement pour Tizi Ouzou, de canadairs. Malheureusement rien n'a été fait. Nous avons été pris de court et l'ampleur des incendies a fait que les moyens dont nous disposions à la wilaya ne pouvaient pas venir à bout de ces incendies. Donc la première responsabilité incombe aux pouvoirs publics qui n'ont pas une vision claire, une stratégie pour faire face à de telles catastrophes. Le bilan aurait pu être, effectivement, moins lourd s'il y avait un plan établi à l'avance pour faire face à de telles situations, connaissant notre wilaya qui dispose d'un massif forestier important et très dense.
L'APW a fait part de son exigence de l'ouverture d'une enquête impartiale et approfondie. Est-ce que votre exigence a eu un écho auprès des autorités concernées '
Nous nous sommes interrogés sur la nature des incendies parce que pour nous il était inconcevable qu'un nombre aussi important d'incendies à savoir 390 départs de feu en l'espace de huit jours, 60 en l'espace de 3 ou 4h qui ont touché les quatre coins de la wilaya. Pour nous la piste criminelle est là et les pouvoirs publics sont appelés à ouvrir une enquête sérieuse et impartiale afin de déterminer les causes et les origines de ces incendies et de traduire en justice les commanditaires.
À qui profite le crime ! Si nous arrivons à répondre à cette question nous découvrirons sans ambiguïté ceux qui sont à l'origine de ces actes criminels parce que les thèses naturelles ne tiennent pas la route, de l'avis même des experts et du directeur des forêts qui nous a, lors de la dernière session, éclairés sur certains faits qui corroborent la thèse d'actes criminels. C'est pour cela que nous exigeons une enquête qui prendra en charge tous ces aspects afin de déterminer ceux qui sont à l'origine de ces feux de forêt.

Entretien réalisé par : SAMIR LESLOUS
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