Malik Boumati
Décidément, l'argent ne peut pas tout acheter. Il ne peut pas régler tous les problèmes non plus. S'il a été à l'origine de nombreuses solutions, il s'est avéré impuissant devant certaines problématiques. L'exemple du patrimoine est éloquent à ce propos. Si les pouvoirs publics ont été capables de réhabiliter des dizaines de sites et vestiges historiques et archéologiques grâce à la manne financière engendrée par la hausse du prix du pétrole, ils trouvent toutes les difficultés à mener des actions en faveur de la préservation du patrimoine immatériel, l'argent dans ce cas n'étant pas le seul moyen nécessaire pour ce faire. Comme toutes les wilayas du pays, Tizi Ouzou vit ce problème de façon particulière parce que la richesse de la région en matière de patrimoine immatériel n'est plus à prouver. Mais en plus des moyens financiers nécessaires, les spécialistes ont pratiquement abandonné ce trésor ancestral, ou n'ont pas été soutenus pour ceux qui ont fait des tentatives.
Au niveau de la direction de la culture de la wilaya, un travail a été entamé depuis quelques temps, selon le chef du service patrimoine, M. Hachour, qui fait part d'un travail de recensement que mène une équipe. «Nous sommes en train de faire des fiches d'inventaire qui nous permettraient de connaitre les us et coutumes de la région, dans l'objectif de faciliter la prise en charge du patrimoine immatériel de la région», a affirmé ce responsable, dont l'équipe s'occupe à recenser toutes les pratiques anciennes qui constituent le patrimoine immatériel et tout ce qui tourne autour de ces pratiques, notamment leur côté sociologique ou sociétal. Notre interlocuteur cite l'exemple de Tiwizi qui a disparu des pratiques pendant plusieurs années avant qu'elle soit ressuscitée progressivement par les villageois de la région.
«Une pratique qui comporte des mécanismes d'union des éléments d'une société», souligne M. Hachour, qui met exergue le sens de la solidarité existant au sein de la société kabyle depuis la nuit des temps. Il cite également l'artisanat qui peut être considéré comme un patrimoine matériel et immatériel en même temps. L'équipe qui fait le travail de recensement se penche beaucoup sur les motifs que l'on trouve sur les produits artisanaux, comme la poterie de Maatkas ou le bijou d'At Yanni. Dans ce sens, un travail est fait dans l'objectif de comprendre les différents symboles inscrits sur le produit artisanal, ces motifs n'étant pas destinés seulement à la décoration. «Notre équipe, composée notamment de deux archéologues, va jusqu'à s'entretenir avec des femmes âgées qui connaissent le sens de ces symboles», précise notre interlocuteur, qui n'omet pas de signaler d'autres pratiques à recenser dans le but de les préserver, comme Amenzu n Tefsut (le début du printemps) qui, avec d'autres pratiques, a longtemps participé à la préservation de l'environnement.
Ce travail de recensement sera présenté, une fois terminé, aux chercheurs et autres spécialistes dans le but de faire le nécessaire susceptible de préserver et pérenniser ce patrimoine. Mais il montre également que les pouvoirs publics ne peuvent pas faire ce travail sans l'implication d'un plus grand nombre d'intervenants de différentes disciplines. A ce propos, un travail colossal a été mené par Mouloud Mammeri, qui a consacré plusieurs de ses 'uvres à ce trésor venu de nos aïeux et qui constitue aujourd'hui notre identité et notre fierté, selon un document du Haut commissariat à l'amazighité (HCA). La tradition kabyle étant orale (poésie, contes'), Mouloud Mammeri, qui a offert sa vie à l'amazighité, et dans le but de préserver notre patrimoine immatériel, a notamment publié Les poèmes de Si Mohand (1969), Poèmes kabyles anciens (1980), Machahu, contes berbères de Kabylie (1980) et Yenna-yas Ccix Mohand (1989). D'autres intervenants ont fait un travail dans ce sens, comme Ramdane Lasheb, qui a publié un recueil de chants de femmes chantant la résistance populaire contre le colonialisme. En outre, une association locale a entamé un travail de recensement des traditions liées à l'agriculture. Mais cela reste insuffisant en raison notamment du retard accusé dans la sauvegarde d'un patrimoine assez riche et assez vaste pour le rattraper en si peu de temps. «Le patrimoine culturel immatériel comprend les traditions, les coutumes, la sagesse, les cultes, les rites, les cérémonials pratiqués, les croyances adoptées, la musique, la poésie, les chants, la danse, les contes, les gestes, les chansons, les proverbes, les religions, le savoir-faire artisanal dans les bijoux, les métiers, la médecine populaire, et les autres formes culturelles et intellectuelles liées à la connaissance de la nature, aux plantes, au climat et la langue orale comme vecteur de transmission», affirme un document du HCA. Il est probablement temps de mobiliser toutes les énergies pour recenser dans le but de préserver notre patrimoine immatériel, d'autant plus que, contrairement au patrimoine matériel, celui immatériel est constamment candidat à la disparition, tant sa sauvegarde ne tient que parce que sa pratique dans la société est maintenue. Ce qui n'est pas sans risques, vu les chamboulements profonds qui traversent la société algérienne et le monde entier.
M. B.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : La Tribune
Source : www.latribune-online.com