La littérature orale, entretien avec Rachid Bellil, sociologue et chercheur
C’est enfoncer une porte ouverte que d’écrire que la littérature orale, qu’on appelle aussi la tradition orale, a perdu du terrain. Elle en perd chaque jour un peu plus. Elle est devenue un sujet de recherches dans de nombreux pays pour les ethnologues, anthropologues et autres spécialistes. Les veillées autour de l’âtre, près du feu, n’ont plus cours. Elles sont « hors champ », pour reprendre une expression à la mode depuis l’arrivée du téléphone mobile en Algérie.
« Chaque fois qu’un vieillard meurt en Afrique, c’est une bibliothèque brûle », pour paraphraser le défunt écrivain et ethnologue malien Amadou Hampâté Bâ. Un « diplômé de la grande université de la Parole enseignée à l’ombre des baobabs » (espèce d’arbre répandu en Afrique), comme il aimait se présenter.
Les berceuses, récits, épopées, contes, comptines, proverbes, mythes, légendes, fables et devinettes n’ont plus voix au chapitre. Les savoureuses veillées au coin du feu en hiver et sur la petite courette de la maison en été font partie de l’histoire ancienne. Les moments de communication entre générations sont devenus très rares. Le téléphone mobile a réduit les contacts directs entre les membres d’une même famille et les amis.
Le SMS tend à remplacer «aberrah» (le crieur public) puisque, parfois, les avis de décès sont annoncés par le biais de ce nouveau moyen de communication, dans un message sec et froid. La même démarche s’est installée en matière de condoléances.
C’est la rançon du progrès, dit-on. De là à considérer la littérature orale comme une tradition « hors course », voire absurde, il n’y a qu’un pas. Un pas déjà franchi par des jeunes et les adolescents, qualifiant de « périmés » des pans entiers de la tradition orale.
Pourtant, cette littérature orale a joué, autrefois, un grand rôle dans la structuration, l’éducation, la formation, le développement et la socialisation de l’enfant. C’est la masse des savoirs, des connaissances, des valeurs et des référents, acquis auprès des siens par le biais de l’oralité, qui permettait de passer de l’enfance à l’âge adulte.
« Dès l'enfance, nous étions entraînés à observer, à regarder, à écouter, si bien que tout événement s'inscrivait dans notre mémoire comme dans une cire vierge », écrivait M. Hampâté Bâ.
C’est par le biais de l’oralité qu’on apprenait à l’enfant comment « devenir un membre de la communauté », selon Rachid Bellil, anthropologue et chercheur au Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques (CNRPAH) d’Alger. « L'activité pédagogique se fait d’abord au sein de la famille dans la société traditionnelle », estime l’auteur de l’ouvrage intitulé « Textes Zénètes du Gourara », dans la région de Timimoune (sud algérien) édité au CNRPAH en 2006.
La littérature orale véhicule le savoir d’un groupe, d’une communauté. Elle renferme sa mémoire collective, ses croyances, ses aspirations, ses valeurs, ses relations avec les autres groupes ou communautés, et ses rapports avec la nature, l’environnement, etc. Les points de vue des spécialistes diffèrent sur le devenir de la tradition orale après l’irruption en masse des nouvelles technologies de l’information et de la communication, et l’avènement de la mondialisation qui se met en place.
Mais cela ne veut pas dire que tout baigne dans le domaine de la littérature orale. Il y a des pans entiers de cette littérature qui disparaissent au fil du temps. D’où la nécessité, voire l’urgence, de créer, de mettre sur pied des centres de recherches et de lancer un véritable plan Orsec pour préserver ce qui reste encore à préserver de la tradition orale.
Bien sûr, la littérature orale, une fois fixée sur le papier, perd beaucoup de sa « saveur », de son charme, de sa richesse, parce que certaines caractéristiques ne peuvent pas être reproduites par l’écrit. C'est le cas pour l’improvisation, les rajouts, la gestuelle, l’intonation de la voie et même les silences qui jouent un grand rôle dans cette littérature. Ces éléments se perdent à la transcription, puis à la fixation des textes recueillis.
Mais on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre. Mieux vaut une littérature orale figée, fixée sur du papier ou sur un autre support, qu’une littérature orale perdue à jamais. La fixation d’un texte ancien est positive parce qu’elle permettra aux générations futures d’avoir accès à des corpus recueillis, transcrits et publiés des dizaines d’années ou des siècles auparavant.
La préservation de la littérature orale passe par celle de la langue qui la véhicule. La langue, c’est l’outil principal, fondamental de la sauvegarde de cette littérature, martèlera M. Bellil. Tant qu’une langue est pratiquée, la littérature orale, la tradition orale et tout le savoir qu’elle véhicule se transmet, se perpétue. Mais si la langue disparaît, elle emportera avec elle tous les savoirs anciens.
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Posté par : patrimoinealgerie