
C'est à un témoignage émouvant que le public, présent à la Maison de la culture Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou, a assisté jeudi dernier, à l'occasion de la commémoration du cinquantième anniversaire de l'assassinat par les sanguinaires de l'OAS des six inspecteurs des Centres socio-éducatifs (CSE), à savoir Mouloud Feraoun, Ali Hammoutène, Salah Ould Aoudia, Robert Eymard, Marcel Basset et Max Marchand. Le témoignage apporté par le docteur Mohamed Hammoutène, fils de l'inspecteur des Centres sociaux éducatifs, a ému l'assistance et apporté quelques éclairages sur le parcours de ce fils de la haute-ville de Tizi-Ouzou, notamment par le biais de témoignages de certains de ses anciens élèves. Le Dr Hammoutène apportera aussi quelques témoignages tirés de ses souvenirs personnels de l'époque, avant que Youcef Merahi, écrivain et secrétaire général du HCA, évoque Mouloud Feraoun, l'autre victime de la sinistre OAS. Et à travers ces deux témoignages et certaines interventions du public lors du débat, ressort la question de l'engagement des inspecteurs des CSE à l'égard de la guerre d'Indépendance.Le fils d'Ali Hammoutène n'avait pas encore 8 ans quand son père a été assassiné le 15 mars 1962, et c'est pour cela qu'il se base sur les témoignages des anciens élèves de son père pour raconter l'histoire de celui qui a été enseignant au village Zuvga, dans la localité éloignée d'Illilten (Iferhounen) et à Adeni à Irdjen (Larbaâ Nath Irathen). Né en 1917, il sera un brillant élève à l'école Jeanmaire de la ville, au collège et à l'école normale de Bouzaréah. Il quitte Adeni pour Tizi Ouzou en 1949 jusqu'en 1957 quand il subira «une mesure d'interdiction de séjour prise à son encontre par les autorités militaires pour ses activités politiques nationalistes». L'humanisme du pédagogue Ali Hammoutène sera également mis en relief par son fils, mais aussi par certains de ses élèves. A l'instar de Tahar Absi, son élève au village de Adeni, actuellement professeur d'anthropologie à l'université d'Alger, qui ne manquera pas d'aborder les différents rôles que jouait le compagnon de Mouloud Feraoun. «En plus d'enseigner, il créait une ambiance de travail qui rassurait les plus chétifs et les plus pauvres, en encourageant les plus faibles, en se servant des maigres moyens disponibles», dit son ancien élève pour qui Ali Hammoutène sentait bien que les enfants avaient besoin d'apprendre mais aussi de manger, précisant à ce titre, qu'«il milita pour la mise en place d'une modeste cantine scolaire. L'étude du milieu social lui avait permis d'adapter son enseignement à l'environnement».Pour Tahar Absi, certains Français de l'époque ne voulaient pas que l'Algérien accède aux valeurs universelles, développe ses connaissances et revendique ses droits, d'où leur propension à empêcher les autochtones d'apprendre la langue française. Ali Hammoutène tenait donc à ce que les enfants apprennent la langue française non sans encourager l'enseignement de la langue arabe, notamment quand les oulémas ont décidé de créer leurs écoles libres pour dispenser des cours de langue arabe. «M. Hammoutène considérait cette initiative comme un enrichissement. Dans le village de Adeni, on avait ouvert une école libre pour enseigner la langue arabe et il ramenait régulièrement son cousin, Cheikh Hassan, pour inspecter l'école» témoigne encore son ancien élève.A partir de 1957, il est nommé à l'école d'application de Fougeroux, près de Bouzaréah, où il encadrait les élèves maîtres, poursuit Mohamed Hammoutène qui fera encore appel à un autre témoignage. Celui d'un de ses anciens élèves, en l'occurrence Tayeb Louanchi, aujourd'hui enseignant en retraite. «Nous sommes des centaines d'enseignants à avoir été formés par Ali Hammoutène à l'Ecole normale de Bouzaréah. Il a su nous faire aimer notre pays et notre métier», témoigne M. Louanchi, comme s'il voulait répondre aux détracteurs des inspecteurs des CSE à qui on reprochait de ne pas avoir pris les armes contre le colonialisme français. Pour cet ancien élève maître, Ali Hammoutène «s'intéressait à la psychopédagogie, à l'histoire, à la psychanalyse,' c'était un sage, un homme de culture» avant de s'interroger : «Les responsables politiques et administratifs depuis 1962 ont-ils fait ce qu'il fallait pour que la mémoire de nos martyrs soit toujours vivante dans le c'ur de notre jeunesse '»Le parcours d'Ali Hammoutène changera légèrement en 1960 quand il sera admis au concours d'inspecteur de l'enseignement primaire. Il quittera l'enseignement traditionnel et choisit de s'impliquer davantage aux côtés des plus déshérités au sein des CSE, affirme encore son fils qui n'omet pas de préciser que ce service, créé en 1955 par l'ethnologue Germaine Tillon, «était des plus dangereux, car mal vu et persécuté par l'armée et les milieux ultras». «Les Centres sociaux éducatifs répondaient par des moyens appropriés aux besoins urgents d'une population dont les 2/3 étaient plongés dans la misère et l'ignorance. Il fallait faire en sorte que cette population atteigne le plus vite possible le niveau économique et culturel d'une société évoluée», ajoute le Dr Hammoutène, précisant que l'armée supportait mal les CSE «qui créaient des situations échappant à son emprise psychologique et de pacification des populations, à travers ses SAS et ses SAU». En 1961, Ali Hammoutène aura son «cadeau empoisonné», dixit l'ancien directeur de l'Ecole normale de Bouzaréah, à travers sa promotion en tant que directeur adjoint des CSE. Dans son journal intime, publié à titre posthume en 1982 sous le titre «Réflexions sur la Guerre d'Algérie», Ali Hammoutène écrivait en janvier 1962 : «J'ai pris mes fonctions aux Centres socio-éducatifs. J'ai pris à c'ur une 'uvre généreuse, humaine et valable, qui a pour mission d'aider les hommes et les femmes de ce pays meurtri par la guerre depuis 8 ans sur le chemin de leur devenir. Il ne s'agit pas seulement de faire l'administration, de dresser des statistiques. C'est son c'ur qu'il faut donner, c'est un engagement total que sollicite ce service essentiellement humain.»Pour clôturer son témoignage, le fils d'Ali Hammoutène fera appel à ses souvenirs personnels qui donneront la chair de poule à l'assistance. Il n'avait pas encore huit ans à cette époque. Le 15 mars 1962, un jeudi, son père va au service mais non sans lui donner, comme à son accoutumée, des exercices à faire et qu'il devait corriger à son retour. Vers 11 heures, un brouhaha attire son attention devant la porte de l'appartement qu'ils occupaient. «Brusquement, une foule de voisins s'engouffre à l'intérieur en marmonnant, le visage étrange et inquiétant», se rappelle Mohamed Hammoutène qui dit s'être faufilé vers l'extérieur pour voir son frère aîné, Ahmed, titubant, le visage livide, soutenu par les épaules de part et d'autre, une grosse tache rouge sur la chemise : «Baba Guetlouh ! Je l'ai vu par terre !», criait Ahmed en voyant sa mère et son petit frère sortir. «A ce moment-là, tout s'embrouille pour moi. La mort, c'était grave mais je ne comprenais pas. Il devait revenir corriger mes devoirs'», conclut-il devant une assistance émue. La sinistre Organisation armée secrète (OAS) que des colons ultras ont créée pour empêcher l'indépendance de l'Algérie, en plus de semer la terreur parmi la population, ciblait cette fois l'intelligence. Conscients que la libération était inéluctable, ils tiraient leurs dernières cartouches pour que l'Algérie indépendante ne trouve pas des cerveaux sur lesquels elle s'appuierait pour son épanouissement et son développement.Lors des débats qui ont suivi cette communication, de nouveaux témoignages sont venus apporter de nouveaux éclairages sur celui qui encourageait tout le monde à s'instruire et à apprendre, comme ce cousin âgé de 90 ans qui se rappelle qu'Ali Hammoutène l'encourageait régulièrement à apprendre. C'était un pédagogue. Il encourageait les jeunes et les enfants même à apprendre les métiers. Des jeunes intervenants dans la salle regrettaient aussi que parmi les six inspecteurs assassinés des CSE, seul Mouloud Feraoun était connu après l'indépendance, surtout que durant les premières années, c'est leur travail qui a été mis en 'uvre dans le système éducatif, à travers notamment l'Institut pédagogique national des années soixante. Mais cela est une tout autre histoire'
M. B.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Malik Boumati
Source : www.latribune-online.com