Tizi-Ouzou - A la une

"Il faut sortir du piège de la folklorisation"



Jeune élue du RCD à l'APW de Tizi Ouzou, Samira Messouci a été incarcérée pendant 6 mois à la prison d'El-Harrach pour avoir porté la bannière amazighe dans une marche du vendredi. Elle revient dans cet entretien sur sa détention et sur les aspirations du mouvement citoyen.Liberté : Vous avez été accusée d'atteinte à l'unité nationale. Comment considérez-vous ce chef d'inculpation '
Samira Messouci : L'accusation est arbitraire et ne repose sur aucun fondement juridique. Au-delà, l'emblème amazigh est synonyme non pas de division, mais d'union du peuple algérien, et de l'unité de l'histoire antique de l'Algérie et celle de l'Afrique du Nord. En réalité, par cette accusation, le pouvoir lui-même s'est rendu coupable d'atteinte à l'unité nationale et de violation de la Constitution qui consacre l'amazighité fondement de l'identité nationale. Il a joué la carte de la provocation et de la division face à un peuple uni et déterminé. Pendant des mois, la bannière amazighe et le drapeau national ont été portés par des milliers de manifestants, sans poser le moindre problème. Rien ni personne ne peut nous complexer sur nos origines berbères, ni sur notre attachement à la patrie. Notre combat identitaire remonte à des décennies. Nous ne courberons pas l'échine, aujourd'hui. Nous sommes prêts à tous les sacrifices.
Comment avez-vous vécu votre incarcération '
On ne se rend compte de la valeur de la liberté que lorsqu'elle nous est interdite. Les conditions de mon incarcération étaient dures. J'ai été mise dans une cellule avec une quarantaine de détenues, majoritairement de droit commun. J'ai pu transcender les difficultés de la vie carcérale grâce à la formidable mobilisation de mes concitoyens. Savoir que le combat pour le changement radical du système continuait à l'extérieur était pour nous le plus précieux des viatiques.
Quels sont les faits qui vous ont marquée en prison '
Vouloir m'obliger à porter le voile a été pour moi le fait le plus marquant de ma détention. Au début, l'administration pénitentiaire a invoqué un soi-disant règlement intérieur qui obligerait toutes les détenues à se couvrir la tête à chaque fois qu'il y avait une présence masculine ou qu'il fallait se présenter au procès. Considérant que cela relève strictement de mes libertés individuelles, j'ai refusé catégoriquement de me soumettre à ces injonctions, avec le soutien des avocats.
Le mouvement citoyen bouclera bientôt une année. Quels sont, selon vous, ses points forts et ses points faibles '
Le pouvoir dictatorial algérien, incapable de retenir les leçons de l'histoire, avait cru avoir réussi à assassiner définitivement l'âme de notre peuple. Et pourtant, n'est-ce pas ce même peuple qui, en 1954, a relevé le défi contre la quatrième puissance militaire mondiale, avant de faire face à des années de barbarie intégriste ' La révolution du 22 février est un miracle que seul le peuple algérien est capable de réaliser. Elle a émerveillé le monde par sa spontanéité et son pacifisme. C'est le résultat d'un ras-le-bol populaire généralisé. Elle résiste à toutes les man?uvres pour la torpiller. Le régime a tenté la provocation, la répression, puis les emprisonnements. Le peuple, grâce à son génie, a su maintenir la pression et garder la mobilisation intacte. Aujourd'hui, c'est le procès du système qui est fait. Le peuple veut une rupture définitive. C'est le triomphe de la vision d'Abane Ramdane. Celle de la primauté du politique sur le militaire. J'étais encore en prison le 27 décembre, quand le peuple a rendu un vibrant hommage à l'artisan de Dawla madania (Etat civil), 62 ans après son assassinat. Cependant, il est impératif de sortir du piège de la folklorisation. Il est temps d'envisager d'autres formes d'action de la lutte pacifique. Nous devons mieux nous organiser car il est urgent de donner un nouveau souffle à la révolution.
Comment envisagez-vous, justement, les prochaines étapes du hirak '
La poursuite de notre combat n'est plus un choix, mais un devoir. L'Algérie a souffert durant les années où elle a été squattée par un système qui s'est échiné à la ruiner. Aujourd'hui, le peuple, qui a décidé de prendre son destin en main en démontrant de manière extraordinaire sa maturité politique, n'a pas le droit d'échouer. Le temps est venu pour le peuple de se mettre d'accord pour choisir la meilleure manière qui permettra d'atteindre l'objectif de la révolution. La structuration ne doit pas être aussi diabolisée. Nous devons nous inspirer des expériences passées en évitant de commettre les mêmes erreurs. Si nous voulons réellement construire cette nouvelle Algérie, nous sommes dans l'obligation de discuter entre nous et d'aborder toutes les questions. Une fois notre vision finalisée, nous pourrons utiliser ce rapport de force pour pousser ce système à la porte et enclencher une période de transition.
Quels sont vos projets pour l'avenir '
Comme mes compatriotes, je me suis insurgée le 22 février 2019, pour exiger le démantèlement du système qui a ruiné l'Algérie depuis l'indépendance. Nous nous battons pour une Algérie nouvelle, une Algérie de la justice, de la démocratie, des libertés et du progrès. Le jour où cette nouvelle Algérie sera consacrée, ces condamnations n'auront plus aucun sens. Ce jour-là, c'est l'histoire qui nous rendra justice.

Propos recueillis par : Souhila Hammadi
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)