Tizi-Ouzou - A la une

Elle était tout aussi rebelle



"Ô mon drame ! J'aurais voulu que mon c?ur soit en papier pour que les gens puissent le lire, mais je leur remettrai une lettre pour qu'ils sachent ce qui m'est arrivé. Si je raconte la douleur à la mer, elle s'asséchera ; je ferais pitié à une ronce sèche. On m'a détruite. Pourquoi ont-ils tué Lounès !'"Ce sont les mots que Nna Aldjia fredonnait sans cesse jusqu'à son dernier souffle. Elle en a fait un chant émouvant pour crier sa douleur née d'une profonde blessure qui dure depuis 22 ans. L'assassinat de son héros, notre héros, Matoub Lounès, criblé de balles un triste 25 juin 1998. Mais depuis hier, la voix de cette femme courage ne résonne plus. Elle s'est éteinte à Paris à l'âge présumé de 89 ans.
Malade depuis quelques années déjà, la mère du Rebelle a presque tout oublié, sauf son fils dont elle n'a jamais fait le deuil, vu qu'elle n'a jamais connu la vérité sur son assassinat.
Le c?ur meurtri, l'âme blessée, elle a quitté ce bas monde avec, sur les lèvres, le même mot, la même revendication qu'elle répète inlassablement depuis le 25 juin 1998, le jour où son fils a été lâchement assassiné : "L'enquête !" Une enquête pour faire toute la lumière sur ce lâche assassinat qui a endeuillé tout le pays.
La mère du Rebelle est partie sans connaître la vérité, cette quête devenue sa raison de vivre. De procédure en procédure, Nna Aldjia a fini même par assister au second assassinat de son fils lorsqu'elle a appris, ahurie, à l'instar de tous ceux qui réclamaient justice pour le barde tué, que l'affaire Matoub était devenue l'affaire Medjnoun et Chenoui.
C'était en 2010, et ce jour-là, nous nous en souvenons, elle était la première à clamer l'innocence de ces deux inculpés emprisonnés à tort pendant douze ans. "Je veux voir jugés ici les véritables assassins et leurs commanditaires !", a-t-elle lancé à la face du juge du tribunal criminel de Tizi Ouzou avant de se retirer de ce procès au terme duquel, les deux jeunes désignés depuis 1998 comme étant les deux assassins de Matoub ont été libérés.
Depuis cette affaire, la justice a fait de l'affaire Matoub un dossier clos et Nna Aldjia n'avait plus qu'à pleurer son fils. Elle a, jusqu'au bout, été inconsolable. Mais grâce aux millions de gens qui l'ont adoptée, Nna Aldjia a pu rester debout face au drame. Elle voyait en chacune des personnes qui ont fait de son fils, le chantre de l'amazighité et de la démocratie, un symbole.
"Quand je vois ceux qui aiment Lounès, c'est comme s'il était parmi eux. Les grands sont ses frères, les plus jeunes, ses enfants", répétait-elle souvent, elle qui ne puise plus sa force et sa sérénité que dans le fait que son fils n'a jamais été oublié par les siens.
Plus que jamais elle est consciente que son fils est devenu pour les siens "le guide" qui montre la voie. Mais tous ceux qui n'ont pas eu la chance de connaître Lounès, témoignaient leur reconnaissance et leur gratitude à Nna Aldjia qui a toujours su se rendre disponible pour ces pèlerins qui venaient même de très loin.
C'est ainsi que souvent dans le garage, près du témoin muet de l'assassinat de Lounès ? la Mercedes criblée de balles ­, on la retrouve assise sur une chaise, tenant sa canne et cachant ses yeux tristes derrière ses larges lunettes.
De l'endroit qu'elle a choisi, elle garde toujours un ?il sur le tombeau de son fils, en face de la demeure familiale, attendant qu'un miracle se produise un jour. Mais cet univers, Nna Aldjia n'aime pas le quitter car c'est surtout là qu'elle se sent proche de celui dont l'assassinat lui a fait perdre sa raison d'être.
Celle qui veillait sur la tombe du Rebelle devait quitter le village le 25 juin 2018, après la commémoration du 20e anniversaire de Lounès, pour s'installer à Paris où elle est décédée.
Elle reviendra ce dimanche dans son village natal pour reposer en paix dans le jardin familial aux côtés du monument de la chanson kabyle et le symbole des luttes pour les libertés que fut son unique fils, Matoub Lounès.

Samir LESLOUS
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)