Une traînée de poudre explosive suivie d'une détonation, et la vie de Saïbi Mohand a basculé en quelques secondes dans l'horreur. Cela remonte à une quinzaine d'années. Le paisible père de famille travaillait alors dans une carrière d'agrégats à Ath-Zikki où l'extraction de sable nécessitait le recours aux explosifs qui brisaient la roche bleue dans un bruit effarant, répercuté par la montagne déchirée dans ses entrailles laissant apparaître des séquelles indélébiles aux flancs de ce massif rocheux d'une beauté magique avec ses circuits de randonnées qui laissaient rêveurs les touristes étrangers.
Criant aux nuisances sonores et à la pollution de l'air et de ses ressources hydriques, les habitants de la localité avaient initié un mouvement de protestation pour s'opposer à l'exploitation de ce patrimoine naturel national qui était la fierté de tous. Chose qui n'était pas facile dans le contexte de l'époque. En dépit de tout, la population avait fait le choix de crier sa colère, ce qui avait abouti à l'arrêt de l'exploitation du gisement rocheux dont la surexploitation pouvait signifier, selon des hydrauliciens, la disparition des généreuses sources arrosant les deux versants des régions limitrophes de Ath-Zikki dans la wilaya de Tizi-Ouzou et Ifri dans la daïra d'Ouzellaguen. C'était dans la tourmente de ce contexte de fièvre contestatrice et de dilemme entre économie et environnement que Saïbi Mohand fut pris un jour. Il s'en souvient dans les moindres détails. Sommés de surseoir à une mise à feu, les ouvriers du chantier non rompus à ce genre d'exercice de déminage allaient, par ignorance du danger, faire exploser la montagne et tout ce qui était autour, y compris de nombreux travailleurs affairés sur le site. C'est alors que le malheureux ouvrier, un artificier ayant suivi une formation dans la manipulation des explosifs dans une société de barrages de la région, a foncé droit pour empêcher le pire. Sa téméraire intervention évita certes l'irréparable mais pas une explosion qui lui valut de recevoir des bris d'un fût destiné à incinérer les mèches. C'est ainsi qu'un éclat de tôle de 40 cm de long sur 15 cm de large tubulé est venu se loger dans son foie après avoir transpercé le thorax et le diaphragme. Le patient ayant hérité du statut de grand blessé par éclats de mine dut subir une délicate intervention, pratique consistant en la réparation chirurgicale. La lecture du compte rendu donne froid dans le dos avec les dommages collatéraux entraînés par l'éclat, comme ces fractures de côtes multiples, effondrement du diaphragme, un gros cratère de la face postérieure du foie et des lambeaux hépatiques. Et ce fut le début d'un cauchemar qui n'est pas près de se terminer pour cet audacieux ouvrier qui s'est porté courageusement au secours de ses camarades de chantier au détriment de sa vie. Depuis, ce travailleur, un conducteur d'engin initialement, souffre de pathologies chroniques invalidantes avec de graves complications. Il fut amputé au tiers supérieur de la jambe droite suite à une gangrène du pied, une infection cutanée chronique due à la brûlure par éclat de dynamite au niveau du thorax, de l'abdomen et au dos. Le constat médical est en effet implacable pour ce patient. Sujet à des plaies suppurantes, Saïbi Mohand se plaint de diverses douleurs. Il est en outre sujet à des dépressions et à des troubles, ce qui nécessite, d'après des médecins, un taux d'invalidité de 100% et l'assistance d'une tierce personne. Mais l'avis médical de ce spécialiste en médecine, tout comme le certificat médical établi par un professeur chef de service des brûlés et de chirurgie plastique qui a conclu que le malade admis pour des séquelles cicatricielles post-traumatiques, de deux ulcérations thoracique et abdominale, biopsie exérèse-cicatrisation dirigée en tant que malade en surveillance, ne sera pas partagé par la commission d'invalidité de la wilaya de Tizi-Ouzou qui a décidé d'une pension basée sur un taux de 65 % fixée à 15461,47 DA. Ce qui a contraint la victime à présenter un recours devant la juridiction compétente qui a contesté la décision de fixer le taux à 65%, a infirmé la première décision pour la revoir à la baisse. Le taux d'IPP qui était donc de 65% est redescendu à 60 %, et ce, «conformément au barème officiel». Ce qui provoqua une onde de choc psychologique chez ce patient qui n'en revient pas encore de cette incroyable décision après requête. C'est plus qu'il n'en fallait pour anéantir les espoirs de ce malade qui croyait en la justice et en le droit, lui qui a douze bouches à nourrir dont dix filles ayant dépassé l'adolescence, toutes sans ressources car sans emploi. L'état de santé de Saïb a périclité au point de choper d'autres maladies collatérales. Il est devenu irascible et prêt à s'enflammer à la moindre occasion. Réduit à la pauvreté, il arpente les artères de la petite ville de Bouzeguène avec ses deux béquilles, quémandant un sourire, un geste d'affection ou une reconnaissance qui ne viennent pas. Seules des âmes charitables viennent à son secours dans des actions de bienfaisance que la fierté et l'orgueil du malade peinent à accepter dans un geste désespéré. Mais il le faut bien pour faire face au besoin de plus en plus grand de sa nombreuse famille. Comme un malheur n'arrive jamais seul, Saïb Mohand a eu à faire face aux déchaînements de la nature puisqu'en hiver 2012, sa maison n'a pas été épargnée par les intempéries. Dans sa tête, non encore désertée par les cauchemars, il revoit la scène de son intervention héroïque pour sauver des vies humaines à ses risques et périls alors qu'il pouvait bien anticiper sur le danger en se mettant à l'abri et préserver sa vie. Mais Saïb Mohand est de ceux qui sont prêts à donner leur vie pour sauver celle des autres. La révision à la baisse de son taux d'IPP était-elle une façon de le récompenser de sa bravoure, lui, qui vit actuellement de la solidarité des gens car la pension d'invalidité et les quelques milliers de dinars que lui verse mensuellement son ex-entreprise ne suffisent même pas à nourrir sa famille non épargnée par le sort. Se sentant délaissé et livré à lui-même, il désespère de recevoir des soins susceptibles de réduire ses souffrances que seule une intervention chirurgicale dans un établissement privé est susceptible d'assurer. Les soins en question avoisinent les 100 millions de centimes qu'il trouve toutes les peines du monde à amasser en dépit de retours d'écoute de généreux donateurs comme ce citoyen d'Ath-Waghliss dans la wilaya de Béjaïa qui lui a fait don de 10 millions alors que d'autres d'Ath-Zikki et d'Idjeur lui ont collecté 14 millions. Dans les hôpitaux publics, il semble qu'il n'a pas sa place pour subir ce genre d'intervention. Compatissants, des gens multiplient les initiatives pour lui venir en aide. Parmi ces actions, le recrutement d'une ou deux de ses filles pour l'aider à arrondir ses difficiles fins de mois lui qui a moins de 20 000 DA par mois. Saïbi Mohand, qui a lutté de toutes ses forces depuis des années, est maintenant à bout de force. Sa santé précaire ne lui permet plus de mener son combat pour la dignité. Faute d'attendre du bien des hommes, il s'en remet à Dieu pour lui venir en aide.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Salem Hammoum
Source : www.lesoirdalgerie.com