Pupilles de la nation, terme singulier désignant les enfants mineurs qui ont perdu leurs deux parents durant la guerre de Libération nationale et auxquels la patrie doit reconnaissance et mérite, est une notion vague dans notre pays qui leur tourne le dos eu égard au peu de représentativité de cette frange de la société qui a souffert des affres de la guerre, mais aussi de l'absence de parents qu'ils n'ont jamais connus et dont les tombes n'existent même pas pour la plupart de ces chahids portés disparus. Mais ils restent encore vivants dans la mémoire collective. Un rescapé du drame historique et psychologique nous en parle dans ces émouvantes lignes...
Meziane Djouzi est pupille de la nation. Il a perdu son père chahid à l'âge de 3 mois, sa mère, également chahida, mourra alors qu'il avait 6 mois. Tous deux sont tombés au champ d'honneur dans la forêt de l'Akfadou en 1957, à trois mois d'intervalle, au cours de terribles opérations de démantèlement des maquis du FLN à renfort d'un impressionnant arsenal de guerre. A ce drame qui a frappé de plein fouet cet innocent enfant, s'ajoute cette frustration de ne pas pouvoir se recueillir sur la tombe de ses parents, privés de sépulture, car portés disparus à l'issue de ces opérations qui laissaient peu de survivants. Pour Meziane, le statut de pupille de la nation porté par un mineur dont le père et la mère ont été tués par l'ennemi durant la guerre n'existe pas chez nous, et s'il existe, il est bafoué. Ce titre honorifique de pupille de la nation est en principe un titre de reconnaissance qui place les enfants adoptés par la nation sous la protection et le soutien matériel et moral de l'Etat. Mais sur le terrain, les choses sont autres pour Meziane et toutes ces victimes d'une autre guerre qui ne dit pas son nom. Arrêtons là ces analyses sur lesquelles Meziane ne veut pas s'arrêter. Etre pupille de la nation n'est pas un choix, et Meziane le sait très bien, lui qui porte encore, à 57 ans, les stigmates de ces frustrations qui ont fait des dégats sur sa sensible personnalité d'homme qui place l'intérêt supérieur de la nation au-dessus de toute considération. Au fond, peu importe que ses parents n'aient pas de tombes, se dit-il en son for intérieur, il se console en étant persuadé que c'est toute cette terre d'Algérie arrosée du sang de ses parents qui leur sert de cimetière. Né présumé en 1957, à Ahmil, dans la commune de Yakouren, il a été élevé par la défunte Hadj Saïd Ounissa, femme de son cousin Mohand Arezki, déjà mère de dix enfants. Il vivra les affres d'une évacuation synonyme de déracinement le 7 novembre 1957 alors qu'il n'avait que 4 mois. Son village natal était considéré par le colonisateur comme «un nid de vipères» et il fallait absolument museler ses habitants en les privant de leur habitat. C'est au village Achallam, dans la commune d'Ifigha, qu'il atterrit chez son grand-père maternel. Six ans durant, il partagera une mansarde de 15 m2 avec 15 personnes. Durant l'évacuation du village Ahmil, les habitants habillés de guenilles couvriront 8 km, pieds nus et le ventre vide sous une pluie battante. Porté par sa mère adoptive, le petit Meziane ignorait tout de ce qui arrivait à son village meurtri par tant d'épreuves. Six ans durant, il vivra le drame de la guerre, les affres de la faim et les problèmes de promiscuité. Impossible d'évoluer à l'aise dans cette baraque assimilée à une cellule par la famille qui a établi des règles pour y vivre sans se marcher sur les pieds. Marqué par ces dures tribulations, Meziane s'en tirera avec des séquelles psychologiques à mesure qu'il avançait dans l'âge. Il ne comprenait pas pourquoi tous les enfants ont un père et une mère et pas lui, même si sa mère adoptive faisait tout pour combler le vide laissé par sa mère biologique. Une mission impossible avec les onze enfants qu'elle devait quotidiennement laver, habiller, nourrir en leur inculquant les valeurs humaines et les traditions ancestrales. C'est sur proposition de Si Mohamed Saïd Ouchallam, ancien coordinateur des moudjahidine d'Azazga, qu'il fut envoyé avec son frère Ahcene au centre pour enfants de chouhada des Aghribs par son cousin Mohand Arezki dit Saïd. Un ancien camp militaire désaffecté dépourvu de toute commodité avec ses toilettes situées à 200 m du fantomatique établissement. Un véritable goulag pour des enfants de six ans. Un programme drastique est en effet imposé à ces chérubins de 6h30 à 20h, dressés dans un régime quasi militaire où la moindre faute est sanctionnée par un encadreur, un moniteur dépourvu de formation et de psychologie de l'enfant qui sanctionne par exemple des enfants pour incontinence urinaire alors que les waters sont impossibles à joindre de nuit. Les responsables de l'époque faisaient ce qu'ils croyaient le mieux pour ces enfants nés un couteau dans la plaie et une sensibilité au cœur. Ils voulaient en faire des hommes disciplinés et aguerris capables de reprendre en main les destinées du pays. Des accidents se produisent souvent dans ce qui ressemblait à un dortoir avec ces chutes récurrentes d'enfants qui avaient du mal à s'habituer à ces lits superposés leur occasionnant des fractures et des blessures soignées à la hussarde. Les enfants avaient droit aux vacances. Mais pas tous. Ceux qui n'avaient pas de parents restaient sur place, confie Meziane les yeux en larmes. Ils n'avaient même pas droit à ces câlins qui réchauffent les cœurs. Quant aux bonbons, c'était une chimère pour ces orphelins privés de tout et qui mâchaient de la glu en guise de chewing-gum avec ses retombées sur leur santé, poursuit Meziane Djouzi, qui scrute machinalement le plafond à la recherche d'ombres qui n'existent que dans sa tête. De cet épisode, il en tirera quand même quelques légitimes fiertés. Il fut un jour présenté au président Ben Bella qui l'a décoré d'un képi vert que Meziane remis au Musée du moudjahid de Tizi-Ouzou le 1er novembre 2011. Un pan de l'histoire personnelle et familiale légué à l'Algérie. Un geste auguste réédité devant Boumediène à Fréha lorsque Meziane fut choisi pour remettre un bouquet de fleurs au président de la République en présence des autorités de wilaya, de Mme veuve de chahid Hakoum Saâdia, de son moniteur Talbi Ali et du président du centre Besssaci-Md-Arab. Son attachement profond à son pays et son courage l'amenèrent à différentes fonctions comme celles de DEC de 1994 à 1997 dans la fournaise de Yakouren avec cette condamnation à mort du GIA prononcée sentencieusement par le biais d'un message qui donne froid dans le dos. Mais Meziane n'abdiquera pas. Il s'est essayé à raviver cette flamme patriotique en créant l'association des pupilles de la nation de la wilaya de Tizi-Ouzou, vite parasitée, selon lui, par de faux pupilles de la nation qui ont perdu le père ou la mère après l'indépendance et qui ont intégré par effraction ladite association. C'est ainsi que de quelques dizaines de membres, la composante de la structure enfla pour comporter des centaines d'adhérents et donc autant d'indus bénéficiaires de la pension d'orphelins de guerre et de patrie que la France reconnaît en en recensant 18 000, chiffre à prendre avec des pincettes. Meziane déplore que toutes les pensions des ayants droit furent augmentées sauf celles des pupilles de la nation qui souffrent, selon lui, du fait de sa faible composante humaine. L'augmentation ne leur fut octroyée qu'en 2008. Meziane clot son pathétique récit en remerciant vivement les habitants d'Aghribs à qui il témoigne tant d'affection durant leurs épreuves, notamment ces femmes qui laissaient couler des torrents de larmes à chaque fois qu'elles croisaient ces enfants de la guerre auxquels l'Algérie, leur mère patrie, devrait porter plus de respect et de considération. Meziane, orphelin de père et de mère tombés pour que vive l'Algérie libre et indépendante, est aussi orphelin de cette patrie qu'il idéalise encore aujourd'hui…
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Salem Hammoum
Source : www.lesoirdalgerie.com