Ce n'est pas un conte e fée, et l'histoire ne s'est pas passée dans une quelconque île perdue du Pacifique ou dans le désert quelque part dans la planète. Le personnage est bel et bien vrai, et l'histoire a eu pour cadre un village de Kabylie situé à une dizaine de kilomètres de Tizi-Ouzou.
C'est un jeune poliomyélitique, actuellement âgé de 29 ans, privé du droit élémentaire à la scolarité tout cela parce qu'il ne pouvait pas accéder à la route par fauteuil roulant. Quelques dizaines de mètres à parcourir et parce que ses parents, des paysans pas bien au fait des droits à l'enseignement de leur enfant. Un droit pourtant consacré par la déclaration universelle des droits de l'homme, des lois garantissant la pleine jouissance aux personnes handicapées sans discrimination aucune. Surtout que ce handicapé a toutes ses facultés et qu'il jouit d'une intelligence au-dessus de la moyenne. Timide, le regard fuyant et se dissimulant presque derrière la maquette de la résidence de ses rêves qu'il a patiemment réalisée pour donner un sens à sa vie qui s'est arrêtée à l'âge de deux ans lorsque la maladie s'est déclarée, Arezki Adem a du mal à soutenir le regard des visiteurs qui viennent l'interroger sur son œuvre et s'enquérir sur sa vie de handicapé. Le sourire de circonstance timidement esquissé disparaît alors très vite pour laisser soudain place à un profond désarroi. Et c'est à peine s'il ne fait pas le geste de l'esquive, comme un boxeur qui évite un coup fatal. Il s'emmure alors dans un silence qui explique son drame intérieur. Le fait est qu'il évite les questions qui l'amènent à évoquer son parcours scolaire. Car de parcours scolaire, il n'en a point. Et ce n'est pas par sa faute ni par la faute de ses parents, des paysans luttant pour survivre sur les montagnes improductives de sa région. La mansarde familiale d'Izarouden à Tirmitine n'est pas accessible par route, relate Arezki. Ses jambes mortes ne peuvent pas le porter et le fauteuil roulant ne peut avancer sur l'étroite et rocailleuse piste piétonne. Mais sont-ce des raisons pour l'abandonner à l'ignorance ' Et pourtant, les lois du pays sont claires en pareil cas. Du moins en théorie. «L'Etat doit assurer la scolarité de tous ses enfants sans exclusive car toute discrimination fondée sur le handicap est une négation de la dignité à la personne humaine. Et s'ils ne peuvent pas aller à l'école, c'est à l'école d'aller vers eux. La scolarité étant obligatoire jusqu'à l'âge de 16 ans au moins, quitte à lui assurer une scolarité à domicile. Car, si la scolarité rend nécessaire le recours à un dispositif adapté, l'enfant ou l'adolescent doit être inscrit dans un établissement scolaire. Surtout si cet enfant jouit de toutes ses facultés intellectuelles». Le jeune Arezki aurait pu avoir un parcours scolaire des plus normaux. Et ce n'est pas la paralysie de ses membres inférieurs qui pouvait l'empêcher de réaliser ses ambitions de «devenir quelqu'un». Occupés à subvenir aux besoins de leur nombreuse famille composée de douze personnes, les parents ignoraient tout de leurs droits. Ce qui ne les a pas empêchés de faire des pieds et des mains pour faire scolariser leur enfant non épargné par le sort. Faute de moyens, et après avoir frappé à toutes les portes, le père s'est résigné devant ce destin implacable. Il était même prêt à se sacrifier au travail pour trouver une résidence près de l'école. Avec une pointe de douce nostalgie, Arezki se plaît à conter les quelques mois où il était «normal» avec des mots empreints de mélancolie. Il ne s'en souvient bien sûr pas, mais il aime rêver de ce que lui disait sa mère sur sa vigueur et l'agilité de ses jambes avant de contracter cette maladie invalidante. Blasé, il ne sait même pas le nom de l'hôpital algérois où il avait séjourné et encore moins le nom de ses médecins. Privé de l'instruction publique, Arezki s'émerveille devant la magie des mots dont il ne connaît pas le sens, des signes qu'il ne peut pas traduire en sons et des réparties savantes qui charment ses oreilles. Sa mobilité réduite l'empêche de faire tout ce qu'il veut. Manque de chance, il ne peut pas évoluer à l'aise dans la maison familiale, une habitation traditionnelle inadaptée car dépourvue d'espace et au parquet inégal. Pour s'occuper, il passe son temps à écouter la musique et à regarder la télévision. Un jour, il fut pris de l'envie d'apprendre à jouer de la guitare pour accompagner les poèmes chantés avec sa voix mélancolique. Aldjia, avec ses camarades de l'association Awicipha de Draâ Ben Khedda, a même intercédé auprès des responsables de la maison de la culture Mouloud-Mammeri de Tizi- Ouzou pour le faire admettre aux ateliers de musique. Mais au bout de quelques séances, il abandonne son projet d'apprendre le solfège faute de moyens et se résigna, car Arezki n'est pas du genre à se contenter de gratter la guitare sans connaître le secret des notes de musique et la poésie des mélodies. C'est en effet l'association des handicapés de Draâ Ben Khedda qui a rendu l'espoir à cet oublié de la société. Découvert au hasard d'une rencontre dans un abribus par l'équipe de l'Awicipha, Arezki se vit proposer une adhésion à l'association où il trouva toute la sollicitude et le soutien qui lui manquaient. C'est ainsi à l'âge de 23 ans qu'Arezki fit connaissance avec les rudiments de l'instruction. Mais trop tard, car le ressort de la pédagogie s'est définitivement cassé chez ce jeune qui aurait tant aimé avoir sa place dans la société prisonnière de ses hypocrisies qu'il aurait tant aimé changer. Après avoir perdu malgré lui le défi de l'instruction, Arezki s'est mis soudain à rêver d'une maison, d'un foyer et d'une petite famille. On lui loua les dispositifs de l'Etat qui garantit à ses citoyens le droit au logement. Un droit constitutionnel qui n'est malheureusement pas adapté aux handicapés sans emploi car ils doivent justifier d'un salaire minimum pour réaliser une plateforme de 70 millions de centimes avant de prétendre au dispositif, et Arezki qui ne dispose que d'une pension de handicapé de 4 000 DA par mois en est exclu de facto. Croyant que son cas allait susciter quelque compassion, il plaida sa cause auprès des pouvoirs publics qui l'abreuvèrent de promesses jamais tenues. Car c'était sans compter sur l'intransigeance d'une administration sourde à ses doléances qui se cache derrière la loi pour briser son rêve. Car Arezki ne pense pas que le handicap peut constituer un obstacle à ses projets. Certes, il n'a pas cherché de fiancée, mais il est convaincu de trouver facilement l'âme sœur une fois réunies les conditions. Et c'est ainsi qu'il dut enterrer l'ultime rêve de sa vie. Malgré toutes les épreuves morales qu'il a subies, Arezki fait preuve d'une grande patience qu'il a cultivée un jour au hasard d'une visite à la maison de la culture Mouloud-Mammeri où une exposition de maquettes a attiré son attention. Et très vite, il découvrit à quoi il passerait désormais son temps. Un petit entretien avec le maquettiste a fini par le convaincre de s'adonner à sa passion naissante : la réalisation de maisons en miniature. Car Arezki fourmille de projets créateurs. Ce qu'il ne pouvait réaliser dans la dure réalité de la vie, il allait le concrétiser dans le virtuel. Et c'est ainsi que sa première œuvre fut une maison à étages. Une maison sortie tout droit de ses rêves et qu'il aurait aimé tant habiter avec une petite famille imaginée au plus profond de son être. Sa seconde famille est l'Awicipha. Ses amis de l'association comprennent son drame et partagent ses passions. Car des rêves, il en a plein la tête. Il se désole de ne pas savoir lire et surtout de ne pas parler plusieurs langues en dehors de sa langue maternelle, le kabyle. Ce qu'il déplore le plus, c'est le manque de confiance qu'il a en ses aptitudes mnémoniques à l'origine de ses apprentissages difficiles. Pragmatique, il pense cette morale de Saint Augustin : «Mieux vaut se perdre dans ses passions que de perdre sa passion.» Et la passion d'Arezki est si belle qu'elle séduit la vie à laquelle il croit encore malgré ses dures vicissitudes.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Salem Hammoum
Source : www.lesoirdalgerie.com