Tissemsilt - A la une

Da Bakliche, le boucher



Par Rabah Saâdoun
Chaque matin, en traversant la ruelle où se trouve sa boucherie, je le croisais assis sur une chaise en s'appuyant sur sa canne. Son tarbouche rouge serré sur la tête lui donnait une certaine élégance. Une fine moustache garnissait sa lèvre. Ses paroles, ses gestes, son regard, tout indiquait en lui un sage.
Je voudrais ne jamais oublier la personne de Da Bakliche. L'image de sa bétaillère n'a jamais quitté mon esprit ni celui de tous ceux qui l'ont connu, en particulier celui de ses fils et de ses petits-fils. Je le revois, malgré l'âge, occupé à donner un petit coup de main à ses fils. Je le revois assis dans l'appentis de son étable, à l'abri de la pluie. Je le revois face à moi l'air pensif et le regard expressif.
Un charisme puissant digne des grandes personnalités. Il avait des traits nobles et délicats, un visage assez jovial, souriant, et une fine moustache garnissait sa lèvre. Ses paroles, ses gestes, son regard, tout indiquait en lui un sage, un homme profondément pieux.
Malheureusement, il n'avait plus sa force d'antan, lui qui avait sillonné le pays. Jeune et vigoureux, il se déplaçait même à bicyclette à Ksar Chellala, une ville qui se trouve à des dizaines de kilomètres de sa ville natale, pour ne pas rater son marché aux bestiaux. Sa force l'avait trahi. Force qui lui permettait de secouer les bêtes les plus coriaces. Lui qui était toujours en quête des meilleures viandes, à bord de sa bétaillère, achetait sur pied b?uf, veau, agneau, brebis chez les éleveurs de toute la région. «Je sais au moins, disait-il de son vivant, d'où vient la viande que je propose à mes clients !»
Je ne l'admirais plus derrière le comptoir face à son billot, désossant les carcasses, découpant la viande en morceaux pour la peser ou la présenter à la vente au détail. Il avait exercé plusieurs métiers : épicier, aviculteur, maquignon? avant de revenir à celui de ses aïeux, la boucherie. Un métier noble. Eh oui, chez les Soudani, on est boucher de père en fils et le métier n'a aucun secret pour eux et surtout pour le fils Wahab qui continue l'aventure tambour battant. Il a été initié très jeune, par son père, à manipuler toute une palette de couteaux pour dénerver, désosser, trancher? Pour Bakliche junior, la découpe fait partie du savoir-faire de l'artisan-boucher, elle est considérée comme une étape-clé dans la préparation de chaque viande. «Un morceau bien préparé, nous disait-il, c'est forcément un client satisfait !»
Durant la période coloniale, le regretté était le seul à tenir tête, en particulier aux commerçants juifs de l'époque et qui détenaient le monopole du commerce d'alimentation. Ils ne voulaient en aucun cas, que des intrus, selon eux, osent les concurrençer. Et surtout pas des indigènes !
Il tissait des liens avec tous les commerçants de gros des grandes villes et n'hésitait jamais à dénicher les produits les plus rares. La prestigieuse firme Nestlé lui livrait sa marchandise jusqu'à Khemis-Miliana et il se déplaçait de Tissemsilt pour la récupérer.
Le commerce de l'alimentation lui avait permis de mettre le pied dans l'étrier du monde des affaires, des négoces importants et du marchandage de tout ce qui lui passait par la main. Toutefois, la nostalgie pour le travail de son père était très forte et il y replongea. Il excella en tant que maquignon pour booster son domaine de prédilection, la boucherie, cédé progressivement, en premier lieu, à son fils aîné, aâmi Omar.
Le sens affûté par l'expérience de toute une vie, et en véritable manager, il gérait au millimètre près tout ce qu'il entreprenait et n'hésitait jamais à donner des leçons à ses fils qui hésitaient ou se décourageaient à se lancer dans un projet quelconque.
Fin connaisseur, il était toujours là, à leurs côtés, pour les épauler, les assister et surtout veiller sur eux.
Rachid, l'un de ses fils, se rappelle comme si cela datait d'hier des jours où il l'envoyait récupérer des marchandises de Tablat. Soucieux et inquiet, et sachant que son rejeton était un peu frivole, Da Bakliche téléphonait tout le temps aux commerçants avec lesquels il travaillait pour se rassurer que son fils était bien arrivé et pour leur demander aussi l'heure de son départ.
Le pauvre Rachid n'avait donc aucune chance de faire une escapade ou de lui mentir sur un éventuel retard volontaire. Et d'ajouter, qu'une fois, il avait lancé un projet pour l'élevage de poules pondeuses et qu'il avait, malheureusement, essuyé pour son démarrage de grosses pertes qui le découragèrent à continuer.
Mais c'était compter sans l'assistance et les encouragements de son père qui lui redressa la situation en lui donnant une véritable leçon d'abnégation et de persévérance ! Et, selon ses dires, c'était grâce à son vava (papa) qu'il arrivait toujours à sortir de tous les cercles vicieux dans lesquels il se retrouvait, à se lever tôt le matin et à bien assimiler la citation que ne cessait de lui répéter son père : «Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt !»
Le regretté était très matinal et ne ratait aucun marché hebdomadaire aux bestiaux pour acheter les meilleures bêtes pour sa boucherie. Il pouvait reconnaître et éviter facilement les spéculateurs les plus chevronnés. Il avait non seulement l'esprit du bon maquignon aguerri, mais il était économe et prévoyant comme une fourmi. Dès qu'il se mettait d'accord sur un prix avec le marchand forain, il prenait sa paire de forces qui ne le quittait jamais et coupait une petite touffe de laine de chacune des toisons des bêtes achetées pour les marquer et les repérer mais il ne jetait jamais les petits bouts de laine qu'il découpait. Il gardait les touffes dans ses poches et une fois rentré, il les mettait dans un sac. A chaque transaction, Il répétait le même geste. Ainsi, et au fur et à mesure, il arrivait à collecter une bonne quantité de laine qu'il utilisait dans différents usages ! Rien ne se jetait, rien ne se perdait, tout se valait pour lui !
Aussi, assurait-il avec son tacot, le transport aux différents marchés hebdomadaires, aux maquignons de la jemla (gros) de toute la région. Il ne dépensait aucun centime de la recette de ces transports.
Il la mettait de côté jusqu'au jour où il put acheter une 404 bâchée neuve dont je me rappelle jusqu'à maintenant qui lui servait, pour un bon bout de temps, comme bétaillère.
Da Akli, Bakliche pour les intimes, a laissé un grand vide que même son fils Wahab qui a repris le témoin ne peut combler, même si des fois je le vois porter le tarbouche du regretté qui lui convient à merveille et avec lequel il nous rappelle à jamais un symbole qui nous a quittés à jamais et qui embellissait le centre de notre ville. Il nous rappelle tout simplement les bons moments de notre enfance passés le long de la venelle où se trouve encore sa boucherie...
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