Tous ceux qui ont connu Bachir diront qu'il n'a pas changé. Les mêmes habits de travail délavés et poussiéreux, des chaussures usées, le même physique, une bouche édentée et le visage crispé, comme si le temps s'était figé.A chaque fois que j'assiste à un enterrement, je le croise. Je reconnais, au fond de moi, cette appréhension que j'avais envers lui. Appréhension due au fait que, dans notre ville, son prénom évoque la mort, le deuil.
Il ne quittait pas son éternel pantalon en tergal, sa chemise sur laquelle il endossait un gilet ou un paletot, un chèche (turban) serrait à moitié sa tête, laissant apparaître un crâne complètement dégarni. Il passe une grande partie de sa vie dans les allées du cimetière de Sidi El Houari de Tissemsilt. S'il n'y est pas, pas de panique, un coup de téléphone et il accourt. Son numéro est inscrit sur une pancarte à l'encre noire, en grand, à l'entrée du cimetière.
Fossoyeur, un métier que Bachir considère peu commun et difficile, aussi bien physiquement que moralement, mais qui lui plaît et qu'il juge utile à la collectivité. De plus, c'est son seul gagne- pain. «Savoir creuser, c'est important», dit-il en maniant sa pelle et sa pioche avec dextérité. «Le boulot, c'est ça. Tout le temps des trous. Vider et reboucher ensuite, bien sûr.» Outre ses aptitudes physiques, indispensables dans l'exercice de son activité, Bachir soutient moralement les familles pendant toutes les étapes de l'inhumation. Il accueille à l'entrée du cimetière, accompagne le cortège funèbre jusqu'à la tombe et place la dépouille à l'endroit indiqué. Il assiste aussi les personnes souhaitant se recueillir sur une tombe en leur indiquant son emplacement exact. Il arrive même aux membres de la famille d'un défunt d'oublier l'endroit de la tombe, mais pas pour Bachir qui s'oriente facilement dans le cimetière.
Lorsqu'il parle de son métier, il explique que le fossoyeur «a des responsabilités vis-à-vis des familles endeuillées. Lorsque je creuse une tombe, je prends en considération toutes leurs remarques. Lorsque je porte el-mahmal (le cercueil), j'évite ainsi de montrer qu'il est trop lourd, que son poids m'incommode. Je dois faire bonne impression et, surtout, éviter de choquer. Il faut bien s'occuper des morts, on est là pour ça, sinon qui le ferait à notre place' Et puis, qu'on soit riche ou pauvre, on finit tous dans un trou.» Il lui arrive souvent de répliquer, avec son sang- froid légendaire, aux personnes qui osent le taquiner au cimetière en lui disant : «klit ras gaâ wlad lablad, winta yji nharak w nadafnouk ya El Bachir.» (Oh Bachir ! Tu as tué tout le monde et on ne sait pas quand est-ce qu'on va t'enterrer).
D'un air très sérieux, il leur répond souvent : «je ne mourrai que lorsque je vous enterrerai tous, l'un après l'autre.» Et d'ajouter : «vous savez, je sais qu'il y aura tellement de gens à mon enterrement que j'ai décidé de ne pas m'y rendre. Donc, vous allez patienter encore longtemps avant de me voir quitter ce monde.»
Surtout, il ne faut jamais oublier de le rémunérer car il ne vous lâchera pas d'une semelle et il vous le rappellera tout le temps ! Que le défunt soit riche ou pauvre, son propre dictionnaire ne contient pas du tout l'expression fi sabil Allah (gratis).
D'ailleurs, quand il s'agit de l'enterrement d'un richissime, il se plie en quatre pour satisfaire les membres de sa famille en espérant tirer le maximum de sous. Toutefois, quand il s'agit d'un démuni, il se contente du minimum, laissant le plus gros du travail aux membres de sa famille.
Il ne rate jamais les repas funèbres. Il s'attable à son aise comme s'il était un membre de la famille. C'est à ce moment qu'on le taquine en lui rappelant que son métier est, pour le moins, dénigré par la société et qu'il inspire tristesse et répulsion, que beaucoup ne l'apprécient guère. Il se contente généralement d'esquisser un sourire car il sait que c'est une plaisanterie et, qu'en fait, c'est un métier, mais certes, un métier pas comme les autres.
On raconte qu'un jour, une personne l'avait tellement agacé qu'il fut contraint de quitter la table sans avoir touché à son couscous. Elle ne cessait de lui dire : «c'est moi, incha Allah, qui vais t'enterrer un jour.»
D'habitude calme et zen, on ne l'avait jamais vu réagir ainsi. Le lendemain, de bon matin, la famille de celui qui l'avait harcelé la veille le sollicite pour ouvrir une tombe à l'un des leurs, terrassé par une crise cardiaque.
Quand Bachir sut que le regretté était la personne qui l'avait mis en colère la veille, ses yeux se mouillèrent et il pleura à chaudes larmes, sous les yeux stupéfaits des proches du défunt qui n'arrivaient pas à trouver une réponse à sa réaction. En tous les cas, l'information se propagea comme une onde de choc parmi tous les habitants de la ville. Depuis cette triste histoire, personne n'ose taquiner notre fossoyeur. Que ce soit au cimetière ou lors des repas funèbres.
Les taquineries ont été remplacées par de véritables leçons de morale. Et quand Bachir prend la parole, on l'écoute attentivement, surtout par crainte de l'irriter, de s'attirer les foudres de sa colère et subir ainsi un mauvais sort !
Il console les familles en deuil et il lui arrive même de parler de la mort d'une manière très philosophique. Je l'ai souvent entendu dire : «toute chose dans cette vie naît petite et grandit avec le temps, sauf la mort ! Elle naît grande et commence à rapetisser lentement.»
Eh oui, la mort tombe dans la vie comme une pierre dans un étang : d'abord éclaboussures, affolements dans les buissons, battements d'ailes et fuites en tout sens. Ensuite, grands cercles sur l'eau, de plus en plus larges. Enfin, le calme à nouveau, mais pas du tout le même silence qu'auparavant, un silence, comment dire assourdissant, pour reprendre Christian Bobin.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : R S
Source : www.lesoirdalgerie.com