Tamanrasset - A la une

Une volonté d'acier à perpétuer la tradition



Entre Abdelkader et la forge, c'est une longue histoire d'amour, ravivée par la passion et le savoir-faire hérité de son père Zayni. Le fabricant de takoba (épée en tamashek) résiste au temps en battant le fer.C'est un soleil brûlant jusqu'à faire fondre les pierres de Tamanrasset. Rien ne résiste à ses rayons ardents, sauf peut-être l'acier. Ce métal qui sert de matière première à forger les sabres. Abdelkader Alamine en sait quelque chose, lui le forgeron qui fait face aux conséquences du coronavirus. Sauf que ses soucis remontent à bien avant. "Notre forge est à l'arrêt depuis mars dernier. Certains artisans ne vivant que de leur métier n'ont plus de quoi subvenir aux besoins de leurs familles.
Toutes les commandes ont été suspendues", regrette le forgeron de l'extrême sud. Il est vrai que l'activité artisanale a été précédemment affectée par la situation sécuritaire dans le Sahara. "Mais nous recevions quand même des commandes. Malheureusement, ce n'est plus le cas avec la propagation de l'épidémie de coronavirus. Sérieusement asphyxiés, nous risquons la mort avant même de choper le virus", ironise Abdelkader.
Dépité, Abdelkader Alamine, artisan spécialisé dans la fabrication des épées forgées, nous raconte avec amertume les conséquences de cette épidémie, qu'il définit comme une véritable mise à mort de ce créneau, déjà meurtri par la baisse vertigineuse de l'activité touristique dans la wilaya.
C'est un chapelet noirâtre que vient d'égrener Abdelkader, comme pour nous livrer une analyse des plus alarmantes sur le sort des artisans de cette wilaya, qui s'est départie de sa vocation touristique depuis dix ans, le 8 février 2010 pour être exact, après la fermeture des sites touristiques pour des raisons "sécuritaires".
Néanmoins, le fabricant de takoba (épée en tamashek), en quête d'un nouveau quotidien qui fait rêver, garde toujours sa volonté d'acier pour survivre en battant le fer avec une touche artistique et de prédilection pour en produire des objets à forte demande locale. D'où le secret de sa réussite et la notoriété du logo apposé sur les objets forgés. Il faut dire qu'entre Abdelkader et la forge, c'est une longue histoire d'amour, ravivée par la passion et le savoir-faire hérité de son père Zayni.
À 33 ans seulement, il cumule déjà plusieurs années d'expérience dans cette spécialité qui constitue une marque déposée de sa famille à Tamanrasset. En effet, cet artisan, passionné par les matières et, plus particulièrement, par le bois et le fer, a un parcours atypique. Accompagné de son maître de toujours et de ses frères aînés, il a réussi à développer de réelles qualités créatives et manuelles jusqu'à transformer une lame de ressort pour camions ou pour véhicules 4x4 en objets d'art et de décoration.
Mais le jeune homme n'oubliera jamais sa toute première réalisation, le premier objet forgé de ses propres mains en guise de test pour se lancer dans ce métier qu'il croit prometteur. "Avant de manier les outils, nous devons passer un test que notre père nous propose pour évaluer nos acquis et nos connaissances. J'ai créé une pince à épines, une aiguille et un canif se repliant dans le même manche. Mon père était très satisfait au point de me confier ses propres commandes pour les réaliser."
D'après Abdelkader, ce savoir-faire ancestral offre également de nombreuses possibilités dans les domaines de la fonte de bijoux, de la sculpture sur bois et plusieurs autres arts de décoration. "J'aime beaucoup la forge et la fabrication d'épées aux motifs traditionnels, peut-être parce mon père y tient corps et âme. Il a tout fait pour perpétuer les traditions et transférer le savoir-faire légué par ses aïeux. Notre forge est chargée d'histoire retraçant le parcours de plusieurs générations.
La réputation des épées signées Alamine nous précède." Malgré la fermeture du centre d'artisanat et des métiers, où se rencontrent les artisans issus tous de la même famille pour s'affairer autour des fourneaux à vent, Abdelkader n'a pas abandonné sa caisse à outils. Le rythme mitigé imposé depuis l'entrée en vigueur des mesures sanitaires ne l'a pas dissuadé de se mettre dans la peau des sinistrés, puisqu'il continue de recevoir des commandes bien qu'il mette plus de temps pour les livraisons.
"La fabrication d'une seule épée prend jusqu'à trois jours. Notre bonheur, ce n'est pas l'argent, puisqu'on en gagne moins, mais la satisfaction des clients à la livraison. Sauf qu'en ce temps de coronavirus, on a du mal à livrer nos produits.
Certains clients nous contactent par téléphone pour passer prendre leurs commandes, d'autres, généralement issus des autres wilayas, sont condamnés à cause des restrictions de mouvement et de circulation", se plaint le forgeron, déplorant que son père, ne pouvant plus faire nourrir ses douze enfants avec sa modique pension de retraite pendant cette crise sanitaire, ait été contraint d'occuper deux chambres à la maison pour maintenir un semblant d'activité lui permettant d'arrondir sa mensualité.
"Nous sommes en tout huit hommes et quatre femmes à y prendre part pendant la journée. Et ce n'est pas du tout confortable en cette période où la chaleur atteint parfois des pics intenables", regrette Abdelkader.
Evoquant les moyens de protection utilisés pour éviter tout contact avec d'éventuels cas suspects, Abdelkader Alamine ironise, le sourire en coin : "Notre chèche vaut mille et une bavettes. Quant au gel hydroalcoolique, je pense que son efficacité est remise en cause quand on a des mains charbonnées à longueur de journée."

RABAH KARèCHE
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