
Trois milliards de dollars, plus tard, les habitants de Tamanrasset ne boivent toujours pas l'eau du mégaprojet de transfert depuis In Salah, inauguré en 2001. Un souci parmi tant d'autres.Le thé vert de la capitale de l'Ahaggar a le goût du sel. La saveur de la menthe a presque disparu dans une eau qui n'a plus la douceur d'hier. L'eau «transférée» d'In Salah et qui coule dans les robinets de Tamanrasset est saumâtre, imbuvable. Le projet de transfert d'eau depuis In Salah, sur 750 km, par le massif d'Inekker, n'a donc pas réalisé le rêve des gens du Sahara, comme cela a été dit et écrit. Un projet de trois milliards de dollars ! Tout le monde se souvient du verre d'eau bu par le président Bouteflika devant les caméras et les appareils photo en avril 2011 à l'inauguration. Mais qu'a donc bu le chef de l'Etat ' Une eau minérale fraîche 'La station de déminéralisation d'une capacité de 100 000 m3 par jour n'est toujours pas opérationnelle. Alors pourquoi avoir lancé l'exploitation commerciale «du projet du siècle» avant la construction de cette station ' Et combien a coûté cet empressement ' «Il reste encore une sixième tranche : la construction d'une station d'épuration. Le projet est géré par l'Algérienne des eaux, à Alger. Bientôt, un opérateur, un groupement national ou international, sera choisi pour réaliser le projet», a annoncé le wali de Tamanrasset, Abdelhakim Chater. Sur le papier, ce projet pourrait satisfaire les besoins d'une population de 340 000 habitants. «Mais nous ne pouvons pas boire cette eau ! Elle contient beaucoup de calcaire aussi. Nous l'utilisons uniquement pour le nettoyage. Pour préparer les plats, nous sommes obligés d'acheter de l'eau minérale ou chercher l'eau de source», se plaint Mohamed, un père de famille contraint à de nouvelles dépenses.Raison de Tazrouk«L'eau est, certes chargée, mais comestible et potable. On l'utilise pour le thé, pour la cuisine et pour la lessive», défend Abdelhakim Chater. Le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, en visite début novembre à Tamanrasset, ne s'est curieusement pas intéressé à ces anomalies. Il a juste regretté les retards enregistrés dans le projet de rénovation de 380 km du réseau d'approvisionnement en eau potable.Un projet à 30% d'avancement quinze mois après son lancement ! Les 93 000 abonnés de Tamanrasset doivent encore attendre l'eau douce buvable H24. Des voix discrètes soutiennent que l'eau transférée d'In Salah va plutôt servir aux mines d'or de l'Ahaggar. Loin de l'or de ses éclats, les autorités locales misent sur les projets agricoles à Tidikelt, Inghar et Tazrouk. Le wali parle même du raisin de Tazrouk, un raisin sans pépin, et des «pommiers de Ildes» ! Tazrouk est situé à 160 km au nord de Tamanrasset, à presque 1900 m d'altitude, le plus haut village d'Algérie où l'on récolte également des figues, des abricots et des prunes.HarceléeLà, près d'Abalessa, à 80 km à l'ouest de Tamanrasset, les gens de l'Ahaggar soulignent avec fierté le rôle important de leur village durant la guerre de Libération nationale. «A ce jour, ce village n'a rien. Même pas une route. Honte à l'Etat !» crie un vieil habitant. Selon lui, un élu du FLN a réussi à avoir pour «son propre village» une route goudronnée. Le FLN post-indépendance est-il à ce point «mal» servi ' La mouhafadha FLN, menée par Mahmoud Guemama, a organisé mi- novembre un séminaire sur «le front sud», ce front tant oublié par les historiens et les officiels.Peu de livres ont été écrits sur la participation des Algériens du Sahara dans la lutte contre la présence coloniale française, 51 ans après l'Indépendance de l'Algérie. «Adrar, Tamanrasset et Illizi ont contribué à cette lutte à travers la base du Sud dont peu de personnes connaissent le rôle sur les jeunes. Abdelkader El Mali (Abdelaziz Bouteflika), Ahmed Draïa, Mohamed Messaâdia et Abdallah Belhouchet avaient été les fondateurs de cette base. Ils avaient mobilisé des troupes au Mali et au Niger. L'armée nous a d'ailleurs appuyés dans l'organisation de cette rencontre sur le front du Sud», a précisé Mahmoud Guemama. Selon lui, il est important de rappeler ces faits d'histoire. Pourquoi ' «Parce que l'Algérie est harcelée à ses frontières sud et est. L'Algérie ne sera jamais divisée», a-t-il insisté.ExplosionLoin de l'histoire, de la géostratégie et des secrets des dunes, les habitants de Tahaggart, quartier de Tamanrasset, portent un regard pessimiste sur le présent. Pour se faire entendre, ils ont barré la route, souhaité la présence du wali, nouvellement nommé, dénoncé la marginalisation et réclamé le versement d'indemnisations pour les victimes de l'attentat à la voiture piégée qui a ciblé le regroupement de la gendarmerie en mars 2012. Presque vingt mois après le drame, ces aides financières n'ont toujours pas été versées. «Nous avons dénoncé cette situation, écrit aux autorités locales et envoyé même une lettre au Palais du gouvernement. Aucune réponse, proteste Hadj Abderrahmane s'élevant contre le mépris des responsables locaux. Nous voulons la création d'une APC à Tahaggart et la réhabilitation du centre de santé. Ce centre est dans état dramatique. Il n'y a ni médecin, ni infirmier, ni sage-femme. Un centre fermé à longueur d'année. Il faut aller à l'hôpital, mais attention, il faut avoir des connaissances, maârifa, pour y accéder.».Un autre habitant du quartier dénonce : «Des habitations ont été touchées par l'explosion de mars 2012. Elles sont fragilisées. Nous n'avons pas les moyens de les réparer. Notre quartier est envahi par les ordures, les eaux usées et la poussière.» A Tahaggart, un édifice réservé à la poste a été «transformé», faute de dortoirs, en un lieu d'hébergement des agents de police.Crédit ANSEJA Tamanrasset, la poste du centre-ville est à l'origine de beaucoup de problèmes pour les détenteurs de compte CCP. «Ici, les pannes d'ordinateur sont quotidiennes. Et à chaque fois, on invoque une raison différente», proteste un usager. «Chaque jour, on voit des files interminables de gens souhaitant percevoir leur salaire. Il y a régulièrement une bousculade autour du distributeur», ajoute un cadre habitant la région depuis des années en s'interrogeant sur la signification du développement local. A Tamanrasset, il existe peu d'agences bancaires.Des agences souvent critiquées par les jeunes porteurs de projets en raison des difficultés d'accès aux crédits. Les jeunes sportifs se disent aussi marginalisés. «Personne ne regarde de notre côté !» se plaint l'un d'eux. Le mouvement associatif a dressé une plateforme de revendications où il est relevé l'insuffisance du budget destiné au fonds de wilaya réservé au soutien des initiatives de jeunes, le manque de matériel sportif pour les clubs locaux, l'absence d'une maison des associations et la faiblesse de l'encadrement dans les nouvelles infrastructures sportives. «Les animateurs des associations ne bénéficient pas, comme pour les autres régions, de formation en Algérie ou à l'étranger. Les jeunes qui veulent pratiquer, par exemple, la gymnastique ou les sports de combat, n'ont pas de salles pour le faire. Les stades de football sont dans un état lamentable», relève Litim Cheikh, animateur du mouvement sportif à Tamanrasset.Et, évidemment, les jeunes souffrent de plus en plus du chômage. En mars 2013, ils ont calmement protesté en occupant la rue. Depuis, ils attendent. «Le problème, c'est qu'il n'existe pas de tissu économique viable ici à Tamanrasset pouvant absorber le chômage. Les crédits de l'Ansej ne sont destinés qu'aux activités liées aux services. Cela limite considérablement le choix des jeunes», admet Mohamed Guemama, président de l'association Thé Vert. Autres projets à la traîne : l'aéroport Aguennar (voir encadré) et le théâtre régional. Deux endroits ont été choisis pour son implantation puis modifiés pour des raisons inconnues. Un théâtre de verdure de 4000 places est en cours de réalisation? Malgré ces réalités crues, Abdelmalek Sellal a déclaré : «Aucune région du pays ne souffre de marginalisation ou d'exclusion.» Les habitants de Tamanrasset se rappelleront de cette phrase. Sellal a «offert» 30 milliards de dinars supplémentaires à Tamanrasset. A quoi cet argent va-t-il servir ' Question ouverte.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Fayçal Métaoui
Source : www.elwatan.com