Tamanrasset - A la une

L'enfance illustrée



L'enfance illustrée
«Un livre, c'est comme une bande dessinée, sauf que les images se trouvent entre les lignes.» Chantal DebaiseQuand je regarde en arrière, vers le pays d'une enfance irrémédiablement perdue, c'est tout de suite le monde merveilleux de la bande dessinée qui me revient à l'esprit. Dans le petit village où les loisirs étaient rares, l'absence de cinéma, les lectures fort rares, l'unique papeterie n'avait qu'un éventail réduit de brochures à offrir à de jeunes écoliers, le plus souvent désargentés. Il me fallait faire toute une gymnastique pour me procurer les 20 centimes qui me permettaient de plonger dans l'univers palpitant du western adapté par les éditeurs français. Je devais souvent faire appel au système D pour me procurer cet argent de poche qui allait m'ouvrir la porte étroite de la culture occidentale. Car, je me rends compte aujourd'hui, que les premiers éléments du peu de culture que j'ai volée ici et là, je les dois à ces illustrés de mauvaise qualité, avec un graphisme approximatif et une orientation politique destinée aux jeunes citoyens des pays occidentaux en pleine guerre froide. J'en parle de cette manière, parce que les concepts qui étaient utilisés dans ces brochures n'étaient pas jetés au hasard: ils devaient servir à structurer les jeunes esprits qui, demain allaient s'engager dans un combat politique certain. Mais, une fois la maturité arrivée, le lecteur arrive à faire le ménage dans sa tête et à séparer le bon grain de l'ivraie. Comme toutes les personnes qui ont dépassé la soixantaine, je me souviens bien de ces illustrés de seconde catégorie qui étaient vendus en Algérie, comme Buck John, Kit Carson ou Cassidy, qui narraient des aventures passionnantes de la colonisation de l'Amérique telle qu'elle était vue par les Blancs. Ces bandes étaient d'une indigence culturelle évidente, mais celles qui narraient la guerre d'indépendance des Etats-Unis, élargissaient un peu l'horizon du jeune lecteur: les plus célèbres furent Kiwi (avec Blek le Roc) et Rodéo (Miki le Ranger). Encore que dans cette dernière, j'ai été confronté aux aventures d'un jeune prince de Moldavie qui était en butte aux assauts de «bolchéviks» sanguinaires. C'est dire toute la portée de cette lecture qui semblait anodine, mais qui portait en elle tous les germes d'un anticommunisme primaire: on réduisait la révolution de 1917 à des exploits de bandits... Sans parler du racisme évident quand il s'agissait de montrer les Amérindiens qui essayaient de défendre leur terre et leur culture face aux «civilisateurs» européens. Mais en marge de cela, il y avait des éléments de culture indéniables. Dans les pages centrales de Kiwi et de Rodéo, il y avait souvent des rubriques où l'on pouvait trouver des curiosités historiques ou scientifiques avec comme titre: «Savez vous que...» En plus, dans cette littérature primitive, on rencontrait des portraits de personnages attachants: dans Kiwi, Blek le Roc, le Jeune Roddy et le Pr Occultis entraînaient l'enfant dans la guerre d'indépendance des Etats-Unis: cela permettait à l'enfant de faire un parallèle avec le combat qui avait commencé entre Dunkerque et Tamanrasset. Ensuite, le Pr Occultis offrait de temps en temps des éléments de son impressionnante culture sans compter le voyage touristique qu'on pouvait faire ente Philadelphie et Baltimore... Rodéo (Miki le ranger) mettait en scène un jeune ranger (soldat pionnier) qui combattait le banditisme, les Indiens avec l'aide de deux personnages très singuliers (Double Rhum et le Dr Saignée), deux buveurs invétérés. Leur plus farouche adversaire fut un magicien du déguisement et du transformisme: Magic Face. Il pouvait passer de l'apparence d'une vieille percluse de rhumatismes jusqu'à celle d'un jeune dandy en vacances. Sa vaste gamme de déguisements permettait à l'histoire de s'allonger indéfiniment. C'est à ce truculent personnage que j'ai pensé en repassant les portraits de certains hommes qui changent de langage comme de fusil d'épaule.


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