Paisible à première vue, la ville de Tamanrasset ne l'est forcément pas lorsque l'on pénètre dans les dédales de ses quartiers «populaires» où l'autorité de l'Etat est parfois inexistante. Règnent alors l'insécurité, le trafic en tous genres, bref, la clandestinité sous ses multiples facettes.
«Coupé» du centre-ville par le cours d'eau saisonnier qui porte le nom du quartier, Gatâa El Oued est un non-lieu. Un concentré de forfaits au grand jour que l'on découvre ou redécouvre le soir venu.
Pour qui ose y pénétrer, comme nous avons tenté de le faire, il faut d'abord soit se faire accompagner par «un gars» du milieu ou au pire, essayer d'y pénétrer en se faisant passer inaperçu au milieu d'une jungle où toute parcelle, chaque pan de trottoirs qui n'existent souvent pas, est tracée à l'encre rouge des mésaventures à éviter.
Eviter la déconstruction de la hiérarchie qui y est établie, éviter l'incursion subite d'un étranger. Pour «les résidents», il faut éviter en somme de dévoiler au premier venu le fonctionnement d'une «société» souterraine où se jouent plusieurs vies qui tiennent parfois à de fins fils.
Invisibles à l''il nu. Notre impromptue «incursion» dans ces lieux, régis par des codes indéchiffrables, n'est pas passée inaperçue. Les «résidents» commençaient d'abord à nous suivre, du regard du moins, avant que n'intervienne un jeune homme, la trentaine bien entamée, pour nous prier de rebrousser chemin.
«Vous n'avez rien à faire ici, à moins que'», nous lance-t-il tranchant. A moins que, allons-nous comprendre dans la foulée qu'un rendez-vous est déjà pris avec «un gars du milieu». Nous risquons une réponse directe et hasardeuse pour entretenir la discussion : «Nous sommes ici de passage par hasard, histoire de connaître la ville.» Notre interlocuteur devenu désormais familier après quelques autres échanges de propos, ricane d'abord avant de reprendre son air sérieux pour nous expliquer que les frontières de la ville s'arrêtent bien au niveau de l'oued asséché.
«Si tu recherches de la drogue, c'est ici. De la fausse monnaie et des jeunes filles prêtes à tout aussi», dit Mohamed, c'est son nom, plutôt sûrement son surnom, d'un ton quasi-ordinaire. Il a bien consenti à nous accompagner «pour notre protection», dans les tréfonds de son quartier où il exerce toutes sortes de «petits boulots» allant d'un «rabattage» ordinaire aux multiples trafics pour arrondir ses fins de mois souvent difficiles, tant il ne subsiste que de ses boulots ainsi que les membres de sa famille qui habitent tous un autre quartier de la ville qu'il n'a pas jugé utile de nommer. «Je suis avec un ami», répond-il aux multiples interrogations dont nous sommes l'objet. Le «produit exotique», explique métaphoriquement notre accompagnateur. «Avec moi, on vous laissera tranquille», ajoute-t-il pour nous rassurer.
Drogue et maisons closes à ciel ouvert
Sous une tente improvisée faite de bâches et autres cartons, l'on écoule paisiblement de petites quantités de «shitt» marocain. «Autrefois, la marchandise parvenait du Sud. Après la fermeture des frontières, la drogue faisait le détour (frontières avec le Mali, le Niger, la Mauritanie) en partance pour le Tibesti au Tchad, pour atteindre d'autres destinations. Une certaine quantité est ainsi lâchée sur le territoire algérien.
Mais désormais, elle provient du nord de la ville de Tam, à une vingtaine de kilomètres seulement. Une escale 'obligée' qu'effectuent les grands trafiquants qui empruntent, depuis, un autre itinéraire qui traverse Adrar puis Tamanrasset pour atteindre la frontière libyenne», nous confie un ancien douanier, familier des «routes de la drogue». «Ce sont de petites quantités, des consommations quotidiennes, pas un grand trafic», nous dira notre interlocuteur sans doute surpris par notre étonnement devant cette «vente» aussi normale pour lui.
Ensuite, il nous montre une «maison close» à ciel ouvert, où se côtoient des femmes targuies et des subsahariennes qui y ont élu domicile, selon lui, «bien avant la guerre au Mali». «Il y a des Nigérianes d'ailleurs», précise-t-il. La «maison close», c'est juste un coin de rue «fermé» où aucun véhicule ne peut circuler à cette heure-ci de la soirée, (il était 20 heures). «Il y avait depuis tout le temps des Subsahariens ici.
Ce sont des gens de la famille. Ils ont même leurs propres enfants, leurs propres commerces à Tam», nous explique plus tard un 'résident' très soucieux de la stabilité de son quartier. «C'est vrai qu'il y a souvent des dépassements, heureusement circonscrits», reconnaît-il quand nous avons évoqué le climat d'insécurité qui caractérise ce «no man's land», avant d'ajouter ironique :
«Normal en somme comme partout ailleurs, comme à Alger». Pour lui, à vrai dire, il est préférable que les choses restent en l'état «parce qu'il serait dangereux de chambouler l'ordre établi». L'ordre établi n'est pour autant pas une «démarcation» de l'Etat central auquel les 'résidents' n'hésitent pas à se référer lorsqu'il s'agit de «choses sérieuses», comme l'intégrité territoriale. Il s'agit surtout de «préserver» des emplois qu'exercent principalement ces Subsahariens «familiaux» comme par exemple le métier de cordonnier que troqueraient volontairement les gens de la région contre un «poste» de gardien dans une société pétrolière.
La frontière «trouée», un danger pour la stabilité
Il s'agit aussi, apprend-on, de maintenir le climat de sécurité et, par là même, chasser toute incursion «terroriste armée» qui n'est jamais loin des parages. Surtout que, comme on nous explique sur place, la frontière désormais fermée est «trouée» à plusieurs endroits. Ce qui n'est pas de bon augure pour, d'une part, «l'ordre établi», d'autre part, pour le train-train quotidien de la «grande ville», comprendre Tamanrasset. Le soir venu, comme nous l'avons constaté, des pans entiers de routes sont fermés.
«Par mesure de sécurité.»
Il est établi que dans des conditions exceptionnelles, des mesures exceptionnelles s'imposent. Automatiquement. Machinalement, l'esprit de groupe primant sur tout autre considération. «Il n'y a pas d'armes ici», souligne notre accompagnateur, comme pour aplanir toutes les tares de son quartier dont il reconnaît tout de même la complexité.
«Ni de Libye ni d'ailleurs», tranche-t-il, insistant sur l'intransigeance des habitant de Gatâa El Oued
à «y maintenir un certain rythme de vie», récusant de fait «les allégations» selon lesquelles
«les enfants de la région» font souvent allégeance aux chefs d'Aqmi à travers notamment ses multiples ramifications, qui dicteraient ainsi les moindres comportements de ces gens rongés pour la plupart par la misère
et le mal-vivre.
Un terreau dans lequel «recrutent» les hordes de Belmokhtar. Nous n'avons pas vu ces armes, mais des «histoires» font état de présence d'armes de différents calibres que détiendraient des «notables» du quartier, seul «moyen» pour eux de défendre leur territoire.
Des histoires de meurtres sont également rapportées. Notre Mohamed du quartier ne veut pas trop se découvrir à ce propos. «Après tout, consent-il à dévoiler, l'ordre doit être maintenu par tous les moyens.» Il était temps pour nous de nous retirer, notre présence commençait à agacer.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : S M
Source : www.letempsdz.com