Toutes les vies sont éphémères, aussi longtemps durent-elles. Certaines sont même furtives. Truisme s'il en est. Contingentes et atypiques, cependant, sont celles qui impriment de la mémoire au momentané. De l'empreinte et de la postérité au fugace. Du souvenir et de l'inaltérabilité à l'impermanent et à la fragilité.Le présent témoignage est rendu à un homme, qui, à dix sept ans, rejoignit les rangs des moudjahidine de la légendaire Base de l'Est, au sein du fameux quatrième bataillon, dont il fut le secrétaire, sous le commandement de feu Mohamed Lakhdar Sirine. Ainsi, il participa à la glorieuse bataille de Souk-Ahras, qui dura du 26 avril au 8 mai 1958.
Lors de cet accrochage, les moudjahidine se battirent à un contre dix soldats français, et en arrivèrent au corps à corps, à l'arme blanche, selon les témoignages des officiers colonialistes eux-mêmes. Ceux du 9e Régiment de Chasseurs Parachutistes, commandé par le colonel Buchaud. Il en sortit vivant, mais pas indemne. Cette bataille se solda par le martyre de 639 chahids, tous jeunes. Le cimetière de chouhada de Souk-Ahras est constellé de leurs centaines de tombes, avec pour seule épitaphe : «inconnues».
À la fin du printemps 1962, il rentrait à la maison. C'est là où je le vis pour la première fois. Ayant accompli son simple devoir, comme il disait. Il fut démobilisé de l'ALN à sa demande et retrouva la vie civile. Il géra, en autogestion, avec d'autres compagnons d'armes une cimenterie, un bien colon, sans maître. Il y croyait, mais le succès ne vint pas. Il dirigea ensuite l'une des plus grosses fermes agricoles coloniales de la région, redevenue coopérative agricole de production des anciens moudjahidine,
CAPAM, avec des résultats dont ses frères de lutte furent fiers. En 1967, il est élu maire de Zaârouria, son village de naissance, il avait 27 ans. Il accomplit deux mandats avec à la clef, l'application de la Révolution agraire sur sa commune. Il était féru d'histoire. Il affectionnait lire et relire les Confessions de Saint Augustin. Le gros de ses livres de chevet avait relation avec André Mandouze et toute son ?uvre. Il disait réfléchir sur lui-même et sur sa vie. Il se retira et redevint agriculteur par passion. Il alla travailler pour son propre compte et fit de l'élevage de bovin sur la terre de ses ancêtres.
Quand apparut la bête immonde, durant la décennie noire, il reprit, naturellement, les armes. Au sortir de la tragédie, il est élu président de l'Assemblée populaire de Souk-Ahras, naturellement, sur la liste FLN, mandat 2002-2007. C'était, par ailleurs, un grand chasseur, avec d'autres grandes figures de la ville, tel El Hadj Yelfouf, grands organisateurs de battues contre le sanglier. Leur devise : laisser, en tout état de cause, une chance au gibier. Il disait que les choses puissent se faire, ne signifie pas qu'il faille les faire, et il ajoutait que l'hybris, la démesure, était chez les Grecs anciens condamnable et même pénalement punissable.
Il était, jusqu'à sa mort, socialement très actif. Sa présence rassurait, toujours là pour les proches, comme pour tous ceux qui venaient vers lui. Il partageait les malheurs des uns et des autres. Il cherchait et souvent trouvait des solutions, sans poser des questions de gendarme, comme il aimait à le répéter, aux protagonistes. Il s'inquiétait, s'enquérait de tous ses rares compagnons rescapés de la bataille de Souk-Ahras, regroupés dans leur association, dont il était le président.
Il était de ce genre, souvent rare, de personne capable de combler des vides émotionnels. Sa présence ne prenait jamais un grand espace physique, matériel. Il donnait et permettait l'espoir. C'est ce vide-là que laissera Houmana, Eraïs, comme l'appelaient, avec affection, les Souk-Ahrassiens. Repose en paix, mon frère.
Abdelkader Kelkel
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : LSA
Source : www.lesoirdalgerie.com