Skikda - A la une

Les raisons de la colère



Les raisons de la colère
Acteurs et témoins de la Révolution, les moudjahidine que nous avons rencontrés portent encore les stigmates de l'injustice du système colonial et les méfaits des colons qui ont spolié les terres des Algériens et les ont réduits en esclaves corvéables. Ils s'appellent Tahar, Zoubir, Ali ou encore Mohamed, ils ont fait les maquis de Biskra, Constantine et Skikda et se souviennent de ces temps malheureux qui les ont poussés à prendre les armes en quête de liberté.L'homme ne fait pas son âge. Il arbore même un sourire narquois quand on l'aborde. Il vous donne aussi l'impression de lire dans vos yeux les questions que vous vous apprêtez à lui poser. Question d'expérience, car Tahar Chatti a largement eu le temps de rouler sa bosse. Du haut de ses 82 ans, il a eu aussi le temps de côtoyer les colons, les soldats français, les maquis de la Révolution et leurs hommes ? Ali Kafi, Abdelhamid Mehri et autres Ali Mendjeli ? et, enfin, les terroristes qui ont endeuillé tout le pays lors d'une décennie plus rouge sang que noire. On n'apprend rien à l'homme, on se doit plutôt d'ouïr ses narrations.«Je suis né à El Besbassa, à quelques encablures seulement d'El Harrouch. Mon père, mes quatre oncles, mes deux frères et moi, nous avons toujours été de simples ??trabajar'' (travailleurs journaliers). Encore fallait-il réussir à décrocher cet emploi et convaincre les colons d'El Harrouch de vous embaucher, quitte à cracher votre sang sur cette terre noire comme la cendre», évoque Echatti, comme on le surnomme ici. Voilà donc qu'il signe le prélude d'une histoire singulière. La sienne !«J'ai travaillé dans les champs de plusieurs colons dès l'âge de 14 ans. On devait se débrouiller pour éviter les longues chaînes qui se formaient aux portails des domaines privés des colons. A 4h, hiver comme été, on est déjà devant l'entrée avec l'espoir d'être retenu pour pouvoir gagner ces 15 douros dont on avait tant besoin pour aider la famille.15 douros ce n'était pas une fortune, mais ça permettait d'acheter quelques kilogrammes d'orge qui constituait l'aliment de base des Algériens.» La mémoire très vive en dépit de l'âge et du vécu, Echatti poursuit : «Nous les Algériens, on a fini, avec le temps, par comprendre ce que les colons voulaient. D'abord, il ne fallait jamais porter une montre. Jamais ! Les colons et leurs contremaîtres, toujours arabes, renvoyaient directement ceux qui en portaient une comme s'ils ne voulaient pas que vous puissiez comptabiliser vos heures de travail...»Des hommes sans visageAutre astuce : «Quand on se présentait devant les colons pour bénéficier d'une chance de travailler, on ne nous regardait même pas. Nous étions des hommes sans visage. On devait seulement exhiber nos mains. Si tu avais la chance d'avoir des mains rudes et sévères, on t'embauchait.» Echatti a pratiquement travaillé chez tous les colons d'El Harrouch. Il épelle aujourd'hui, non sans les écorcher, les noms des colons et les superficies occupées par chacun dans cet eldorado noir que représentent les terres fertiles de la région.A 24 ans, Echatti est déjà si fatigué. «J'ai fini par craquer car j'en avais marre de faire le clown chaque jour devant les portes des colons. J'en avais marre d'entendre encore ce petit contremaître nous insulter en arabe. J'avais la rage et je n'en pouvais plus. Mais en 1954, les choses changent. El Harrouche grouille de nationalistes. J'ai adhéré au mouvement, j'ai caché des armes puis, en 1956, j'ai décidé de rejoindre le maquis.Le 1er septembre 1956, c'était un dimanche, j'ai laissé ma mère en pleurs et j'ai pris la route vers Leghdir, rejoindre Amar Latrech, Laïb Derraji, Ali Kafi, Bachir Berdoudi, les Boukadoum? tous des jeunes d'El Harrouch que je connaissais déjà.» Et voilà que commence la deuxième vie d'Echatti. Une vie qui va le conduire nez à nez avec son ex-employeur, le colon Daruty.Voilà donc Echatti au maquis. Il fait désormais partie du Secteur 1 que commandait Ali Mendjeli. Il est vite désigné chef d'un groupe. Il enchaîne : «Tous les grands colons se sont réunis à Skikda sous la présidence de Daruty, pour lequel j'avais si longtemps travaillé à El Harrouche Daruty était un ancien colonel de l'armée française et il disposait de milliers d'hectares des plus fertiles de la région, en plus de 14 000 palmiers dattiers dans le Sud.A la fin de la réunion des colons, Daruty a ouvertement déclaré que les colons de Skikda s'engageaient à couvrir tous les besoins des militaires pour plus de 20 ans encore. Il ne savait pas alors qu'il venait de signer sa mise à mort. Le jour même, ?el jebha' (le FLN, ndlr) le condamnait. L'ordre a vite circulé. C'était vers la fin de l'année 1960. J'étais avec mon groupe à Bir Stal, près d'El Harrouch, lorsqu'on est venu m'informer qu'el jebha m'avait choisi, moi, pour éliminer Daruty. J'ai aussitôt pris avec moi deux frères, Djatni et Kouicem Ali, et on est allés à la ferme de Daruty où nous avons accompli notre mission.»Injustice et humiliationA Constantine comme à Skikda, les mêmes causes ont engendré les mêmes effets. Nous l'avons rencontré dans son bureau de la rue Kerrouche Abdelhamid, dans le quartier Saint-Jean, à Constantine. Du haut de ses 77 ans, maître Zoubir Bendraou, qui n'a rien perdu de sa lucidité, est encore cet homme modeste et affable qui se laisse aller à des débats passionnants dans tous les domaines. C'est en lui montrant une photo remontant à 1957 que nous avons engagé la discussion.Une manière de raviver en lui les souvenirs de la Révolution de Novembre. La photo en question, devenue très célèbre, est restée longtemps collée à la mémoire des Algériens, puisqu'elle a accompagné des générations d'écoliers, de lycéens ou même de simples citoyens à travers les manuels scolaires et autres archives de l'histoire. «C'était la première photo d'un groupe de moudjahidine au maquis, prise durant la Révolution par un photographe algérien appelé Bestandji et un autre photographe français ; c'était en novembre 1957, au maquis de Beni Sbih, dans la wilaya II zone 5 ; l'idée était de donner une vraie image des moudjahidine, que la puissance coloniale traitait de tous les noms à l'époque», se rappelle maître Bendraou, qui poursuit : «Nous étions tous jeunes et beaux ; nous avions entre 20 et 25 ans ; nous formions le premier commando de choc mis en place par feu Messaoud Boudjeriou.»De l'esclavage à la libertéSur la photo, on peut voir en premier dans le rang de droite Daoudi Slimane, plus connu sous le nom de Hamlaoui, puis juste derrière Salah Kerkeri, puis en troisième position Zoubir Bendraou, alors âgé de 20 ans. Sur la rangée de gauche on reconnaît Mohamed-Salah Benabdesslam et Bentellis.Enfant de l'ex-rue Chevalier, aujourd'hui rue du 12 Mai 1956, maître Bendraou se rappelle encore dupénible quotidien des Algériens pendant l'occupation française. «Nous étions tous issus des quartiers populaires de la ville et nous avions connu une vie très difficile ; on travaillait partout pour gagner notre pain et aider nos parents illettrés», se souvient-il. Interrogé sur les conditions qui l'ont poussé à rejoindre le maquis, maître Bendraou répond : «A notre âge, nous n'avions pas un niveau intellectuel assez élevé car le meilleur des Algériens avait le certificat d'études primaires, rares étaient ceux qui parvenaient au bac ; nous n'étions guère versés dans la politique ; nous étions encore jeunes et nous n'avions pas connu les rangs du PPA, du MTLD ou du PCA, mais nous avions le courage et la fougue des jeunes de l'époque.On était de la graine de rebelles, car on avait vécu tant d'injustices et d'humiliations ; c'est pour cela que nous avons choisi la route du maquis.» De par sa position géographique et son caractère de pépinière de militants de la cause nationale et aussi de bastion irréductible du nationalisme pur et dur, Biskra fut le champ de douloureux événements encore ancrés dans la mémoire collective. D'un côté une population toute acquise à l'appel du FLN et à la perspective de vivre dans une Algérie libre et indépendante, et de l'autre des forces policières et militaires menant une politique de répression aveugle qui n'épargnera personne.Les stigmates de ces années de guerre sont encore visibles sur les murs de la ville et vivaces dans la mémoire des plus âgés.«Sans haïr les Français qui, pour la plupart, étaient natifs de Biskra, nous abhorrions ce système colonial, inique et inhumain qui faisait de nous des sous-hommes corvéables et malléables à souhait. Nous nous sommes soulevés pour recouvrer notre dignité», explique Ali Zerari, monté au maquis à l'âge de 16 ans sous le commandement du colonel Chaabani.Mohamed Badja se rappelle, quant à lui, de son père (décédé en 1967) qui était artisan boulanger chez Costa. «Pendant la grève des six jours, des militaires venaient chez nous pour l'obliger à aller travailler et s'il refusait, il était envoyé vers le centre de torture de J'nen Benyaakoub, ou il était bastonné devant nous», raconte-t-il, la voix serrée par l'émotion.Ammi Slimane se rappelle, lui, du courage d'un certain Mohamed Djezzar dit Habada qui a abattu un membre de la tristement célèbre Main rouge, branche de l'OAS, chargé des basses besognes. Celle-ci sévissait chaque nuit à Biskra pour enlever et tuer des nationalistes suspectés de militer en faveur d'une Algérie débarrassée du joug colonial. Les vieux habitants de Dhalaâ n'oublieront jamais Fatima Lebssaïra, alors enceinte, attachée et tirée par une jeep militaire pour avoir caché des manifestants chez elle.Elle mourra dans d'atroces conditions. Ceux de Haret El Oued ont encore en mémoire les rafles et les descentes punitives des Sénégalais et supplétifs de l'armée française. En juillet 1962, l'Algérie a recouvré sa liberté au prix des mille et un sacrifices de ses enfants les plus valeureux. Sans le soutien et l'appui de la population, les combattants n'auraient pas pu réussir leurs missions.


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