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L'entretien de la semaine DOCTEUR SAID MOUATS, PSYCHOSOCIOLOGUE, DIPLÔME DE LA FACULTE DE TOULOUSE, MAÎTRE DE CONFERENCES,ANCIEN DOYEN DE FACULTE À L'UNIVERSITE 20-AOÛT-55 SKIKDA AU SOIRMAGAZINE :«Les disparitions d'enfants ne so



Entretien réalisé par Zaid Zoheir
Docteur Saïd Mouats revient dans cet entretien sur les raisons des disparitions d'enfants et leurs répercussions sur la famille. Il lie ce phénomène à des comportements psycho-pathologiques, perversions sexuelles et attitudes sadiques vis-à-vis des enfants.
SoirMagazine : Les causes de la disparition sont multiples, pouvez-vous nous en énumérer les plus importantes '
Dr Saïd Mouats : En effet, c'est socialement un drame collectif, un phénomène étrange qui s'installe dans notre pays en défiant toutes les lois et coutumes. Ce fléau nous est étranger, sa parution qui est récente nous a tous pris de court. Vous me demandez de vous apporter les explications des facteurs générateurs de ce phénomène. Oui, classiquement, c'est souvent lié à des comportements psycho-pathologiques : perversions sexuelles, attitudes sadiques… vis-à-vis des enfants. C'est en général lié à des souffrances, turpitudes et culpabilités psychoaffectives et sexuelles. Cet acte s'explique par une vengeance contre soi, une punition de soi subtilisant un désir de mort symbolique de l'autre. C'est une façon d'exorciser ses souffrances. Aujourd'hui, nous pouvons également s'inscrire dans d'autres explications de cet acte criminel. A ce titre, nous invoquons la quête de l'argent, de l'enrichissement rapide et facile. Les rançons qu'on exige comme chantages aux parents concernés sont souvent colossales. Nous pouvons hypothétiquement avancer que dans ce cas de figure, l'auteur de l'enlèvement développe également une pulsion douloureuse incontrôlable vis-à-vis de cet argent. Il nous semble que ces gens reproduiront les mêmes actes criminels et c'est dans ce processus répétitif relatif à une soif maladive de l'enrichissement que ces auteurs se feront appréhender par les services de sécurité ou par information citoyenne. Vous me demandez de vous citer des cas importants de disparition de mineurs, je vous réponds que tous les cas sont importants. En conclusion, je pense que c'est un grave problème qui nous attriste et ce sont des actes qui dépassent l'entendement de tout Algérien. Ce que nous retenons ici c'est que nous sommes dans une nouvelle problématique du crime complètement étranger à nos mœurs. Ces actes criminels peuvent aussi être motivés par des effets pharmaco- criminogènes qui facilitent la transgression des lois. Ce qui nous laisse sceptique pour élucider ce problème ce sont les cas d'enlèvement supposés être liés au trafic d'organes. Il nous semble que cette thèse est obsolète à l'avance. Nos médecins experts en greffe d'organes confirment que le transport d'un organe pour greffe nécessite une grande technologie en matière de conditionnement et de logistique humaine et matérielle : transport, rapidité, en plus d'un staff d'experts qui accompagnent l'organe à sa destination finale.
Sur la base de votre expérience de psychologue, quelles étaient les déclarations et les réactions des enfants ayant réintégré le foyer familial '
D'abord, je suis psychosociologue de formation, mon regard sur la question est psychosocial ou culturel. Des informations venant d'enfants victimes ayant rejoint leurs familles, je n'en ai aucune ; elles se trouvent nécessairement chez les praticiens, médecins de familles, pédopsychiatres ou autres où vous pouvez trouver les confidences des enfants victimes. Le hic, c'est que ces informations tombent sous la loi de la confidentialité, le strict respect du serment d'Hippocrate. Mis à part cela, nous nous contentons de suivre les abstracts de journaux et informations télévisuelles qui ne nous permettent pas de rendre compte du problème.
Généralement, ce sont les forces de l'ordre, avec la collaboration citoyenne, qui sont derrière la livraison à leurs familles de mineurs en danger moral. Les enfants auraient-ils agi de même sans l'intervention de ces corps constitués '
En effet, cette question est centrale, parce que les services de sécurité compétents sont les premiers à disposer d'informations des comportements délictuels en tous genres grâce aux plaintes des victimes. Comme vous le dites bien, les services de sécurité anti-criminalité ont nécessairement des banques de données non négligeables pour une meilleure expertise du phénomène. Grâce à ces données, on disposera d'une ébauche des profils criminels, de bases de données comparatives, des classes d'âges, pathologies du crime… Dans ce cas, nous aurons également un travail statistique très important à faire pour analyser les raisons de ces problèmes en amont et en aval. Quand nous dispersons tout cela, on aura au final une grille de lecture claire, pertinente et intelligible qui nous permettra d'analyser, d'inférer et conclure correctement. Dès lors, nous pourrons arriver à des niveaux d'investigations, d'anticipations et de prospectives nous facilitant l'examen (expertise) de ces problèmes et leur traitement.
Concernant leurs parents, quelles étaient leurs réactions lors de la disparition et lors des retrouvailles ' I
Pour les parents, la disparition d'un des enfants est un choc mortel. C'est un choc tectonique qu'ils ressentent, une panique indescriptible et au retour de l'enfant la joie apparente des parents recèle une douleur sans limite. Nous retrouvons chez eux des traces traumatiques parfois indélébiles, formation d'un syndrome névrotique, post-traumatique, dont la symptomatologie présente des angoisses, états de panique, deuil et facteurs dépressifs, cauchemars répétitifs, anxiété paranoïaque.
Existe-t-il des parents qui ne se soucient pas de la disparition de leurs enfants ' Si oui, pourquoi cette attitude indifférente '
Vous évoquez également une certaine incontinence des parents face à ce que vous appelez (disparition), je ne pense pas que c'est le cas. Pouvez-vous rester indifférent si vous perdez une partie de vous-même ' Si comme vous le dites ces parents existent, ce serai des parents anormaux, dépourvus de tout instinct grégaire existant chez les espèces vivantes. Mais votre question m'interpelle et m'intrigue à la fois, parce que cela existe en effet dans certains pays à pauvreté endémique en atteignant un seuil de douleur de la famine et de paupérisation endémique. Certains parents se trouvent acculés à vendre un de leurs enfants pour nourrir d'autres avec cet argent. Mieux encore, d'autres parents empruntent des voies plus délictueuses et jettent leurs progénitures dans la mendicité professionnelle ou, pire, ils peuvent se transformer en proxénètes de leurs propres enfants ! C'est le summum de l'innominé. Par opposition à ce que nous disions, vous savez tous comme moi que, chez nous, certains parents, en se sentant incapables de subvenir aux besoins d'une famille nombreuse, délèguent l'éducation et la prise en charge à des membres de la famille, des proches ou les mettent à la disposition de l'Etat. Voyez-vous que dans notre pays et pour la question, nous sommes en présence d'un type de solidarité à la grandeur de nos traditions.
Quelle lecture devons-nous faire pour comprendre sans trop se tromper les disparitions des enfants '
Nous voulons parler précisément des fugues... Mettons-nous d`accord qu'il existe deux types de fugues : la fugue réelle qui consiste à quitter le foyer familial, soit que l'enfant menace à l'avance les parents de le faire ou bien qu'elle soit subite sans avertir qui que ce soit. La fugue symbolique : ici l'enfant considère sans que personne le sache que le spatio-temporel de ses parents ne l'intéresse pas, n'en fait pas partie ou ne connaît même pas, mais il reste à la maison bon gré mal gré, tout en construisant des projets d'une probable fugue réelle. Ne nous trompons pas, la fugue des enfants n'est pas forcement liée à des histoires de classes sociales. Ce comportement peut être observable chez toutes les familles quel que soit leur statut. Toute fugue intervient lorsqu'il y a un dysfonctionnement au sein de la famille, un désarroi où les parents n'ont plus de prise sur la structure familiale. C'est alors l'impasse, je dis donc qu'il faut comprendre au préalable tout cela pour ne pas se perdre dans des conjectures analytiques non porteuses de résultats. Le problème est tellement complexe, multidimensionnel et multifactoriel. Les cas de fugues ne sont jamais semblables dans leurs soubassements et leur genèse. Chaque cas nous impose des interrogations différentes. Cette précaution méthodologique nous oblige, faute de mieux, de présenter un certain nombre de raisons responsables de la fugue d'une manière générale jusqu'à preuve du contraire. Les conflits de valeurs parents/enfants — ce qu'on appelle communément conflit de génération — dans lesquels les acteurs en présence n'ont pas les mêmes référentiels de vie dans l'explication et l'interprétation du temps et des environnements, incompatibilité de projets personnels, absence de projets scolaires pour les enfants, absence d'intérêt affectif à l'égard de l'enfant, chronicité des conflits interpersonnels, problèmes de définition des territoires d'action pour chacun, démission des parents vis-à-vis de certaines responsabilités familiales importantes, incapacité à trouver des alternatives de communication. J'invoque, si vous le permettez, un point d'ordre d'analyse, à savoir que la pauvreté ou la richesse ne sont pas forcément des éléments à prendre en compte pour comprendre le problème de ces disparitions. Ces fugues, dirons-nous, doivent être comprises également en fonction de l'âge et du sexe. Aussi, les problèmes de la fille ne sont pas les mêmes que ceux des garçons. Les formes d'autorité des parents exercées sur les enfants ne sont pas toujours les mêmes selon le sexe. Vous me comprenez bien… la socialisation est tout simplement un produit culturel. La fugue est le résultat inhérent à cette thématique. Nous pouvons concevoir aussi dans cette complexité du problème que ces disparitions ne sont au fond qu'un des modes de résolution des conflits au sein de la famille intervenant surtout au moment où chacune des parties dans la dynamique du désarroi familial, aucun des acteurs ne peut plus apporter quelque chose de vital pour l'autre, c'est alors qu'il arrive à la limite des ruptures des liens. Mais dans cette affaire, n'oublions pas que l'ambiance scolaire dans certaines probabilités peut mettre fin à la fugue quand l'enfant y trouve affection, compréhension et considération. L'école devient alors, pour l`enfant, un lieu de vie riche de sens qui permet au fugueur potentiel de faire un sursaut magique vers la personnalisation et la création du sens. L'identification à l'école conduit directement au traitement de la douleur. Si comme vous le dites plus haut qu'au retour de l'enfant disparu, certains parents paraissent indifférents, c'est que ce retour n'est pas ressenti comme étant le bienvenu. C'est bizarre, peut-être que dans ce genre de disparition, les parents trouvent leur compte. Dans ce cas, le retour de l'enfant devient dérangeant pour des parents qui ont décidé de rompre les liens avec leur progéniture. Tout se passe ici comme si la disparition était souhaitée par les parents (il faut connaître les raisons) ; quant au rôle des services de sécurité, ils ne peuvent faire que leur devoir de recherches, d'investigations et explorer toutes les pistes possibles pour rendre le bonheur aux familles concernées.
Quel est le meilleur moyen d'atténuer l'ampleur de ce phénomène ' Quelle est votre proposition sur ce point '
Je dirais plutôt qu'il faut éradiquer ce phénomène dès maintenant et définitivement, et au risque de me répéter, ce sont d'abord les services de sécurité compétents qui ont la charge de cette tâche avec l'école qui est d'un apport non négligeable en matière de sensibilisation des enfants face aux dangers qui les guettent. Tout comme les parents qui doivent faire la même chose en matière de sensibilisation et de prévention. J'ajoute aussi qu'il est nécessaire de s'appuyer sur un travail citoyen. Ce qui nous concerne tous pour apporter des solutions du côté des instances officielles, la citoyenneté. C'est un ensemble d'obligations et de devoirs, c'est le ciment d'une vraie cohésion et solidarité sociale, d'un pacte social où chacun trouvera paix et concorde avec soi et autrui ; c'est comme cela que nous nous inscrivons dans une ère «civilisationnelle» qui transcende les individualismes archaïques et nauséabonds et les égocentrismes de tous genres.
Un mot pour terminer...
Notre avenir à tous se trouve dans ce que nous pouvons bâtir aujourd'hui pour demain. Pour nos enfants, notre pays.
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