Il y a une vingtaine d'années disparaissait un grand intellectuel, d'une légendaire timidité, ayant une extraordinaire connaissance des jeux de la culture et de la politique, s'intéressant au théâtre, au cinéma et à la littérature. Il s'agit de Mohamed Bouchehit, qui a laissé des écrits prémonitoires sur la crise du capitalisme aujourd'hui, des graves dérives de l'espace culturel et des questions patrimoniales et politiques.
Mohamed Bouchehit qui défendait des positions politiques et culturelles progressistes a toujours suivi de très près l'actualité politique et culturelle arabe, fréquentant de grands hommes de lettres et de culture qui avaient défrayé la chronique et alimenté l'espace intellectuel et culturel arabe. Son passage à Beyrouth et à Paris lui a permis d'explorer de l'intérieur certains espaces politiques et culturels et développer une singulière réflexion mettant en relief les lieux privilégiés d'une parole libre souvent marquée de suspicion par les cercles dominants. Sa réflexion sur la littérature et l'altérité, riche de la lecture d'Edward Saïd, de Mahmoud Amin El-Alem et de Hegel, suggèrent l'émergence d'une identité plurielle, mouvante, produit de toutes les cultures humaines sans pour autant répudier une sorte d'autonomie culturelle, n'ayant pas peur de l'hospitalité des autres cultures. C'est dans ce sens qu'il pose la question de la littérature de langues arabe et française, soutenant l'idée d'un enrichissement mutuel, mettant en avant l'idée de la structure romanesque et théâtrale d'aujourd'hui, empruntée à l'Occident. Le problème ne se poserait pas donc au niveau de la langue, mais à celui de la structure culturelle, elle-même. Il rejoint ainsi le sociologue tunisien, Mohamed Aziza qui parle d'«hypothèque originelle» et le Cubain Fernando Ortiz qui parle de transculturalité enrichissant ainsi la notion deleuzienne de rhizome. Ses écrits, non encore édités, ce qui est malheureux, marqués par une certaine rigueur et se caractérisant par une distance avec les objets et les faits, donnent à voir l'étendue de la crise du capitalisme aujourd'hui, prenant en otage des sociétés humaines condamnées par cette propension à une excessive libéralisation des marchés et à la mise en œuvre d'un discours néolibéral qui serait mortel pour les peuples du Sud obligés, s'ils veulent s'en sortir, d'épouser les contours de véritables pratiques démocratiques imprégnées par le jeu de la justice sociale. Mohamed Bouchehit plaide pour une démocratie sociale qui prendrait ses racines de l'expérience athénienne. Ainsi, dira-t-il, seule une véritable transparence et un sérieux jeu démocratique pourrait donner à l'Algérie des gages d'une sortie de crise, mais en allant au fond des choses, en rompant avec le système du parti et de la pensée uniques qui serait toujours de mise. Ce texte avait été écrit vers le début des années 1990, mettant en garde contre un multipartisme qui ne serait que de façade, ne faisant que différer des conflits qui pourraient devenir violents. Les propos de Bouchehit sur les questions du socialisme, de la démocratie et de la culture apportent quelques éclairages sur la pratique politique et culturelle. Mohamed Bouchehit qui a longtemps vécu à l'étranger, notamment à Beyrouth, ne tarit pas d'éloges sur Mohamed Boudia qu'il a côtoyé et qui, soutient-il, aurait émis le vœu de voir sa dépouille rejoindre la terre d'Algérie après la mort de Boumediene, mais sa famille aurait préféré l'ensevelir à Alger juste après son assassinat, en 1973. Il parle, avec admiration, des poètes palestiniens, comme Azzedine Menasra et Mahmoud Darwish qu'il avait bien connus tout en tentant de répondre à une question sur la poésie palestinienne, considérée par certains, comme strictement militante. Il souligne le grand travail sur la langue et le choix de certains procédés techniques et d'images, à l'origine de textes singuliers, faisant penser aux poèmes de Machado, Alberti et Lorca. Ses lectures de textes romanesques de Ouettar, Saadi, Benhadouga ou Bagtache sont d'une rigoureuse minutie, cherchant dans le texte les jeux formels et les lieux thématiques tout en allant au fond des choses, en se débarrassant de tout regard complaisant, quitte à se faire des adversaires. Ce touche-à-tout qui, à son retour en Algérie, tout en choisissant de travailler à la Sned de Skikda et de collaborer avec divers journaux de langue arabe, a toujours continué à s'intéresser aux choses de l'art et de la culture. Ses écrits sur le théâtre et les différentes richesses patrimoniales de Skikda restent d'actualité. Il serait temps que ses textes soient enfin édités.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : A C
Source : www.lesoirdalgerie.com