
La grande offensive du 20 Août 1995, bien qu'elle réponde à un objectif stratégique qui consiste à desserrer l'étau autour des maquis des Aurès, intervient dans un contexte précis : montrer au colonialisme et à ses propagandistes que la Révolution n'a pas perdu son souffle et qu'elle est loin d'être de simples « actes isolés de terroristes hors-la-loi ». En effet, dix mois après son déclenchement, la révolution de Novembre, bien qu'elle gagna plus d'adhésion et de sympathie parmi les populations qui renforcèrent jour après jour ses rangs, verra la disparition de bon nombre de ses initiateurs à l'instar de Didouche Mourad, commandant de la zone II, ou l'arrestation de certains d'entre eux tels que Mustapha Benboulaïd, Rabah Bitat. Cela pouvait laisser croire à une inévitable démobilisation. Mais la tête de la révolution était dans les masses. « Jetez-là dans la rue, elle sera reprise par le peuple », disait Ben M'hidi. De plus, il fallait donner au plan extérieur, à l'opinion publique internationale, un gage de continuité, au moment où la question algérienne commençait à marquer sa présence dans les instances internationales, au congrès de Bandoeng en avril 1955, plus exactement. Une première victoire diplomatique de la jeune révolution algérienne sur la toute-puissance de la France qui essayait de faire accroire à « un problème interne » qui relève de « la souveraineté française ». A la faveur de ce contexte, la direction de la Révolution planifia le lancement de vastes attaques dans le Nord-Constantinois, dont la préparation dura environ trois mois dans le secret le plus absolu (1). Zighoud Youcef, qui avait succédé à Didouche Mourad à la tête de la zone II, commença d'abord par adresser un appel à tous les Algériens, membres des Assemblées françaises, les invitant à boycotter ces instances, à s'en retirer et rejoindre les rangs de la Révolution. Au plan interne, Zighoud devait, tout en allégeant la pression des forces de répression françaises dans les Aurès, donner à la Révolution une forte impulsion en la déplaçant au c'ur des zones occupées dans le Nord- Constantinois. Les attaques devaient viser les bases militaires les plus importantes de la région. Sur le plan psychologique, ces actions devaient être le moyen de remonter le moral des troupes de l'Armée de libération en détruisant le mythe de l'armée française invincible. D'autres objectifs, comme la solidarité avec le peuple marocain, expliquent pourquoi le choix du mois d'août 1995 qui marque la date de la commémoration de l'exil du sultan Mohammed V. Détail important, si la révolution de Novembre fut déclenchée à minuit, les attaques du Nord-Constantinois, Aïn Abid, Skikda eurent lieu à midi , en plein jour. Selon un témoin de cette attaque (2), après la mort au combat de Didouche, début 1955, « Zighoud me demanda à organiser une rencontre avec la population dans la région de Skikda, dans le but de sensibiliser les gens et de les mobiliser pour la Révolution ». Zighoud y séjourna de deux à trois mois. Son groupe fut surpris par l'assaut d'une petite unité de l'armée française. « Le propriétaire de la maison, où il fut hébergé, ainsi que des membres de sa famille, ont été tués, la maison entièrement détruite, et presque tous les habitants du village seront déplacés. » Après cet événement tragique, qui a bouleversé la population et, à la vue de l'ampleur des ravages et du choc que cela a causé aux populations, Zighoud décida de lancer une riposte aussi cruelle pour « démontrer à notre peuple que nous étions, nous aussi, capables de frapper fort ». La première action ' une embuscade contre les forces françaises ' fut menée dans le Nord-Constantinois sur le tronçon entre Skikda et Collo. Le travail s'intensifia après et s'accéléra. Il se traduisit par l'acheminement d'armes et la mobilisation populaire. Cela dura jusqu'à fin mai. Des groupes ont été constitués au niveau du Nord-Constantinois, et chacun était chargé d'une mission : généralement une embuscade, un attentat ou une action de sabotage visant les propriétés françaises et la destruction de moyens de communication et des poteaux téléphoniques. « Ces actions menées avec succès allaient en fait être le prélude à une action d'envergure, qui était l'offensive du 20 Août 1955. » A partir des Aurès, Zighoud reçoit une lettre de Chihani Bachir où il lui décrit la situation lui suggérant de « mener une action, fut-elle limitée, pour alléger ce terrible siège qui se resserrait sur la région ». Cette lettre « n'a fait qu'accélérer l'idée qui germait déjà dans sa tête ».12.000 Algériens victimes de représailles
Il convoqua une réunion dans la région de Zeman, fin juin, pour définir les tâches de chacun. Une cinquantaine d'hommes devaient s'occuper, qui d'une ville, qui d'une localité. Ils vont « s'enquérir de la situation dans chaque localité, évaluer les potentialités dans tous les domaines et mesurer le degré d'adhésion des populations locales au mot d'ordre de la Révolution ». Les opérations débutèrent au milieu de la journée sous la direction du Zighoud et touchèrent plus de 26 villes et villages du Nord-Constantinois. Elles ont visé l'ensemble des installations et centres vitaux coloniaux, les postes de police et de gendarmerie dans les villes ainsi que les fermes des colons dans les villages et les campagnes. Les autorités d'occupation avaient réagi avec une sauvagerie sans pareille, en déclenchant « une vaste campagne d'arrestations et de répression qui a visé des milliers de civils algériens. Elles incendièrent les mechtas et soumirent les villages à des bombardements aériens et terrestres ». L'administration avait procédé « à l'armement des Européens qui constituèrent des milices fascistes et lancèrent une campagne de représailles contre des civils algériens isolés. Un grand massacre sera commis au stade de Skikda où des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards furent rassemblés parmi lesquels un grand nombre fut tué. Environ 12.000 Algériens furent victimes de représailles des autorités coloniales, militaires et civiles et des milices fascistes ». Selon un historien français un peu nostalgique de l'Algérie française, très proche des thèses colonialistes, les conséquences de ces journées de terreur ont été multiples. « Les « insurgés » ont gagné, dit-il. « Ils ont réussi à médiatiser dans le monde entier le conflit algérien. » Ce qui n'était jusque-là que « des troubles de l'ordre public devient une guerre civile qui va interpeller les Nations unies », précise-t-il. « Les maquis recrutent plus largement. Les élus musulmans modérés qui négociaient avec le gouverneur général Jacques Soustelle et son équipe rejoignent le FLN », « tout va se dérouler devant une classe politique française impuissante à gérer (ces événements) et qui va s'avancer dans l'impasse qui conduira à la fin de la IVe République ».
K. Daghefli
(1) Pour une vue détaillée sur les étapes de la préparation de l'attaque du 20 Aout 1955, on peut consulter le travail d'Ahmed Boudjeriou (chercheur en histoire) « L'idée et les préparatifs du 20 août 1955 par Zighoud Youcef »
(2) Salah Boudjemaa, responsable de la Zone V de la Wilaya II historique
(3) George Vétillard, auteur du livre « 20 Aout 1955 dans le Nord Constantinois, un tournant dans la guerre ' ».
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Horizons
Source : www.horizons-dz.com