Gré du calendrier, la journée nationale de
l'avocat intervient deux jours après une date historique, celle du 19 Mars,
consacrée Journée d'Ennasr. C'est en somme une double halte évocatrice pour la
corporation, pour se rappeler et préparer l'avenir avec un texte relatif à la
profession et qui est inscrit à l'ordre du jour des deux chambres
parlementaires pour le compte de la session du printemps 2009.
Le bâtonnat local de Sidi Bel-Abbès, très
entreprenant, en tenant à se remémorer le combat des aînés, affirme que ce qui
suivra, en termes du passé, n'est pas exhaustif, dira M. Otmani Mohamed en
évoquant le long combat des avocats, avec les premières arrestations en février
1957 de Mahieddine Djender et de feu Ali Boumendjel, assassiné un certain 23
mars. Le premier a été condamné le 24 juillet 1957 à 10 ans de travaux forcés
pour «association de malfaiteurs». Quant au second, son ignoble assassinat fit
date... «L'avocat musulman», selon les termes usités, a été livré aux
parachutistes qui le torturèrent à mort, tout en donnant à sa famille une autre
version d'un compte-rendu rocambolesque, à savoir un suicide. C'est ce que l'on
appellera «l'affaire Boumendjel», qui provoquera un sérieux malaise durant
cette époque de la guerre de Libération nationale auprès de l'opinion publique
internationale qui suivait ces évènements.
D'autres noms, et non des moindres, sont à
citer tels les Kaddour Sator, Amar Bentoumi, Mahmoud Zertal, Amara Mokrane,
Chaoun Benmelha, Omar Menouer, Tayeb Houcine, avocats à la cour d'Alger,
internés au camp de Berrouaghia (Alger) et autres robes noires tels les
Oussedik, Benabdallah, Abed, M'hamed, dont le courage est à saluer,
quarante-sept ans après l'indépendance, indique le bâtonnier de Sidi Bel-Abbès,
Me Otmani Mohamed. A cet effet, le bâtonnat de Sidi Bel-Abbès a tenu à faire
observer une pensée pour leur confrère de Tlemcen, Rahali Yacine, ravi aux
siens à l'âge de 55 ans.
Il y a de cela près de deux mois, une
évocation avait été entreprise pour feu Maître Abed. M'hamed, assassiné par
l'OAS, tout en tentant d'offrir un survol sur la corporation et son combat qui
ne se veut nullement exhaustif. Cette corporation, victime elle aussi de
l'arsenal sur la confiscation conjuguée de la mécanique de l'occupation et de
l'aliénation. «Les avocats par rapport à leur action, tel le collectif des
avocats du FLN en France et tous les autres Algériens et Européens, ont fait
reculer, jour après jour et durant des années, la répression, tout en
protégeant les militants algériens des services de séquestration. Ils ont fait
de leur mieux car c'était les personnes les plus aptes à dénoncer l'aggravation
de la répression et alerter l'opinion. C'est ainsi que des mesures spéciales
vont être prises afin de les neutraliser, afin de leur interdire autant que
possible les contacts avec les victimes de la répression et leurs familles. Le
gouverneur général Soustelle et ses subalternes avaient déjà utilisé à ce
propos l'état d'urgence. En juin 1955 par exemple, le bâtonnier du barreau de
Batna, Me Laïd Lamari, qui avait défendu de nombreux habitants des Aurès depuis
le 1er Novembre 1954, était interdit de séjour dans le Constantinois. En
décembre, un avocat de Paris venu plaider en Algérie se voyait interdire
l'entrée du département de Constantine. Robert Lacoste devait poursuivre la
politique de Soustelle. En juillet 1956, il faisait interner Me Rezkallah, en
novembre Me Thuveny. C'est en février 1957 cependant que la neutralisation des
avocats prend son aspect global. La majorité des avocats algériens et des
avocats européenne «libéraux» sont arrêtés : certains internés dans les camps,
certains expulsés en France. Les deux premières arrestations sont celles de
février 1957 de Mahieddine Djender et de Ali Boumendjel, ceux condamnés par
l'OAS telle Gisèle Halimi, Aussaress en Espagne. Depuis plus deux décennies
(octobre 88), l'on ne cesse de lever une partie du voile de l'anonymat, qui
devait tomber dès l'indépendance recouvrée, sur la dimension et l'importance du
rôle des avocats. Ceux-ci ont donné le meilleur d'eux-mêmes afin de faire
avancer les notions de liberté, de droits de l'homme, d'Etat de droit. Quant à
nous, nous dirons qu'on ne peut pas être frappés par la lambada médiatique qui
accompagne depuis quelques années les ténors et autres zélés porte-flambeaux
d'une certaine conception des droits de l'homme, un brouhaha d'autant plus
dense qu'il n'y a aucun risque à s'avancer sur le devant de la scène,
relève-t-on. Souvenons-nous, tel n'était pas le cas à l'heure de la France
coloniale, pour qui avait le courage de dire non à la torture, non à
l'oppression et à l'exploitation, non au colonialisme, même sans s'impliquer
outre mesure. Pour ceux-là, le danger était clair et presque toujours
inéluctable. Quant aux irréductibles, c'est-à-dire ceux qui n'entendent pas le
moindre écart entre les idées et l'action, bref tous ceux qui ont résolument
fait leur le combat du peuple algérien et qui ont ainsi rejoint la lutte du
FLN, ceux-là ont franchi le Rubicon au point d'y sacrifier leurs biens, leur
avenir, leur famille quelquefois. La tâche accomplie, ils sont pour la plupart
retournés à la quotidienneté plus ou moins blafarde, endurant sans rien dire
les aléas de leur engagement en faveur d'une cause, ne revendiquant rien et ne
cherchant presque jamais à se faire valoir ici ou là-bas. Ce combat qu'ils ont
mené, ils le jugent encore et toujours naturel, légitime, conforme à l'éthique
et fidèle aux valeurs d'une France dont ils ont en fin de compte défendu
l'honneur.
La réalité de cette défense ? 180 avocats
environ ont participé à cette action. Ils étaient présents, partout
sédentaires, itinérants, y compris à travers l'Algérie où des dangers multiples
les guettaient en permanence. Les expulsions tombaient les unes après les
autres et les autorités coloniales s'ingéniaient à leur infliger brimades,
vexations, et dans bien des cas, la répression. Combien d'entre eux ont été
appréhendés en pleine nuit, interrogés puis expulsés ? Sans compter les
sempiternelles menaces de mort. Rien ne les a découragés et ils ont constamment
accompli leur mission.
Nous signalerons à titre indicatif et pour
rappel les poursuites à l'encontre de Maîtres Zavrian, Vergès, Courgéré,
l'agression criminelle contre Me Nicole Rein à Sétif, l'enlèvement de Me Mireille
Gley-Man par l'OAS à Alger, l'assassinat de Me Abed Mohamed, objet de notre
évocation. Mais rien n'a entamé notre détermination jusqu'au cessez-le-feu.
En France, le combat a été total jusqu'à
l'obtention du respect absolu des détenus et la reconnaissance de leur qualité
politique. Tel a été le combat des membres du collectif du barreau de Lyon (Me
Berger Soulié, La Phouang, Boucher) qui ont harcelé les autorités pour faire
cesser les tortures dont étaient victimes les détenus du FLN à la caserne Vauban
et au fort Mont-Lu. L'admirable travail de Me Souquière et de Me Viala à
Toulouse, qui ont parcouru pendant des années tout le sud-ouest du pays,
organisant la défense et assistant les détenus de la région. Les durs combats à
Marseille de MM. Bronstein, Bernusmier, et Siannau témoignent également de
l'ampleur du combat. Quelque temps plus tard à Grenoble, d'autres avocats,
Maîtres Nantermoz, Matieu, Boulbina, Abecassis avaient fort à faire, compte
tenu de la proximité de la frontière et du nombre croissant d'arrestations. Me
Mathieu ira lui aussi, dès le cessez-le-feu, s'installer en Algérie pour y
apporter sa compétence. Mais il a malheureusement péri dans un accident de la
circulation non loin de Skikda.
En France, un travail énorme a été accompli
par Me Liliane Royer (Strasbourg), Rodoziki (Metz), Hubert (Nancy), Henry
Fenaux (Charleville-Mézières), Neller et Formi (Belfort). Me Fenaux ira en
Algérie en 1962 pour y enseigner. Dans le Nord, MM. Bélanger et Portal Aix à
Lille, Epelbaum à Rouen, Pannier à Caen, Hedron au Havre, ainsi que bien
d'autres encore qui voudront bien nous pardonner de ne pouvoir tous les citer,
ont eu un rôle essentiel. Me Henri Coupon (Avignon), les bâtonniers Jacques
Berland (Dijon), Bendimered (Lyon) ont contribué d'une manière conséquente à
l'action du collectif. Et à Paris, il y eut une équipe organisée qui, en
permanence, conduisait le combat tant en France qu'en Algérie. Maître Zavrian,
Courrégé, Beau Villard, Vergès, Rein, Radziewski, Naouri, De Félice, Stull,
Chang Benoît, Gley-Man, Jacqueline Jaeger, Blanchet-Parodi, Ould Aoudia, Ben
Abdallah et tant d'autres encore.
Ces hommes et ces femmes ont, dans bien des
cas, payé un lourd tribut à la répression. Un avocat assassiné, d'innombrables
inculpations, l'internement pour deux d'entre eux, les plasticages, etc. A
Bruxelles, une autre équipe s'était créée sous la houlette de Maître Zavrian,
responsable du collectif pour le nord et l'est de la France, Mes Moureau, De
Kocq, Merchies, Draps et plusieurs autres du barreau de Bruxelles apportaient
ainsi leur contribution dans le nord de la France aux côtés de leurs confrères
français. On ne peut passer sous silence la contribution de Maître Roland Dumas
à la défense du peuple algérien et des militants du FLN.
Il fut le seul autorisé à pénétrer dans les
camps d'internement, brisant le réseau Jeanson dans un procès exemplaire qui
permit de faire beaucoup avancer la lutte pour l'indépendance, indique notre
source, en cette lutte dont fait partie le chahid Maître Abed M'hamed, avocat
au barreau d'Oran.
Docteur en droit, membre du conseil de
l'Ordre des avocats, tombé au champ d'honneur le 14/12/1961 à l'âge de 36 ans.
Notre source signale que le soldatesque coloniale, après avoir plastiqué à la
bombe par quatre fois son cabinet en le détruisant complètement, ainsi que son
domicile, lui a tendu une embuscade. En sortant du palais de justice, criblé de
balles mortelles, il est tombé au champ d'honneur, arrosant de son sang chaud
et noble l'arbre de l'indépendance de son pays bien-aimé. Il disait souvent :
«Liberté chérie, que de crimes commis en ton nom...», relate l'épouse du défunt
dans un quotidien régional il y a quelque années. Elle a fait connaître les
conditions de son ignoble assassinat et de son enterrement. L'un de ses enfants,
en exercice comme cadre de l'éducation à Sidi Bel-Abbès dans les années 2000,
nous en a parlé.
Laissons l'épouse parler: «C'était en
décembre, un jeudi soir à 17 heures environ, lorsque la nouvelle de cet
assassinat fut tout de suite répandue par la Radio internationale suisse ainsi
que par la radio égyptienne au Caire de «La voix des Arabes (Saout El-Arab). Le
domicile fut encerclé par les militaires avant le transfert du corps et le
couvre-feu fut instauré. En signe de deuil, les magasins ont baissé leurs
rideaux et cela dura deux jours. Durant toute la nuit, de la prison civile, on
entendait crier les moudjahidine détenus : «Vive l'Algérie», cite toujours la
même source, qui donne de précieux détails sur l'enterrement, qui rappelle
celui de feu le Docteur Benzerdjeb et qui a été prévu pour le lendemain
vendredi, à la prière du Dohr, mais effectué le matin vers 10 heures. Malgré la
présence des militaires, le rassemblement des frères moudjahidin, amis du
défunt, a commencé très vite. A une heure, une foule immense était présente.
Aussitôt, le préfet et le commissaire de police de l'arrondissement, sur ordre
militaire, sont venus annuler l'enterrement pour le reporter au lendemain
samedi à 6 h du matin. Dans la nuit, exprimant sa colère et son mécontentement,
la foule a déclenché une manifestation. Et pour éviter que d'autres massacres
se produisent, le père du martyr est monté sur une chaise et, s'adressant à
l'assistance, dont la plupart étaient ses élèves, même les anciens, a prié la
foule de se disperser dans le calme et la discipline. Dieu merci, la voix du
maître fut entendue et sa famille a pu garder le corps une deuxième nuit.
Survolant la ville, un hélicoptère a lancé des tracts. Très tôt le matin du
samedi, de nombreux policiers motards ont encerclé la maison du défunt. Des
frères moudjahidine, dissimulant leurs armes sous leurs vêtements, se sont
infiltrés jusqu'à l'intérieur pour présenter à la famille leurs condoléances et
faire partie de l'enterrement, et partager ainsi la douleur qui était la leur.
A 7 h, le cortège funèbre démarra vers le cimetière (Aïn El-Beida), suivi d'une
foule sur cent mètres environ, accompagné des motards. De chaque côté, volait
un hélicoptère. Quand le cortège arriva au cimetière, l'armée et la police son
restées malgré eux dehors, ce qui a permis à nos frères de lutte de prononcer
leurs discours et de disparaître pour d'autres missions, celle de perpétuer
leur combat notamment.
Du côté des français anticolonialistes,
nous citerons Gisèle Halimi, une robe noire qui a marqué de son empreinte
l'histoire de la guerre d'Algérie. Membre du collectif d'avocats du FLN, elle
avait défendu, des années durant, les militants algériens contre la «machine
dévastatrice» de la justice coloniale. Toujours en première ligne des combats
contre l'injustice, l'arbitraire et pour la cause des femmes, cette «avocate
irrespectueuse» revient sur son face-à-face avec la «drôle de justice».
Témoignage poignant fait à notre journal du Quotidien d'Oran qui l'a
interviewée il y a quelques années.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Kadiri M
Source : www.lequotidien-oran.com