«Nous avons réussi à fidéliser un vrai public de théâtre»
En septembre 2003, date de sa prise de fonction à la tête du Théâtre régional de Sidi Bel-Abbès, Ahcène Assous présentait une carte de visite des plus élogieuses qui le prédestinait naturellement à une telle responsabilité: comédien professionnel, metteur en scène, membre fondateur de la compagnie théâtrale professionnelle Lamalif, directeur artistique...
Ses anciens collègues de l’action culturelle des travailleurs (ACT), dirigée dans les années 70 par Kateb Yacine, reconnaissent en cet homme affable et serviable une grande sobriété dans l’interprétation théâtrale qui a fini, souligne-t-on, par l’imposer dans le groupe comme un authentique comédien professionnel. Il sera dès lors distribué dans la quasi-totalité des spectacles créés par l’ACT et le TRB, notamment «Mohamed Prends ta valise», «La guerre de 2000 ans», «Les rois de l’Ouest», «La voix des femmes», «Palestine trahie»...En matière de mise en scène, il se distinguera également en assurant avec grand mérite l’assistanat de Mohamed Bakhti dans «El-Djelssa Marfoua» et «Allel Danger» de Malek Kateb avant de signer à son propre compte une nouvelle «lecture» de «La Poudre d’intelligence» de Kateb Yacine ainsi que «El-Besma El-Madjouraha» de Omar Fetmouche. Cette dernière production connaîtra un réel succès public et critique lors de plusieurs festivals organisés en Algérie et à l’étranger, notamment à Londres (Angleterre), Cagliari, Volterra, Toscane, Turin, Rome, Bologne (Italie), Bruxelles (Belgique), Casablanca (Maroc), Carthage (Tunisie), Romans (France)...
La voix de l’Oranie: «Gérer c’est comparer» disent les économistes. Vous avez traversé une période difficile pour rétablir les équilibres budgétaires du TRSBA, quel bilan tirez-vous de votre travail en tant que gestionnaire d’établissement public et de responsable artistique?
Ahcène Assous: Toute la problématique de la fonction spécifique de directeur de théâtre est là. Mais, en matière de gestion, il se trouve que j’ai la chance d’être secondé par d’excellents collaborateurs: un administrateur compétent et des employés de différents services qui ont une expérience de 15 à 20 ans dans le métier. Donc, mon rôle de directeur consistait surtout à les mettre dans des conditions telles que tout un chacun soit en mesure de faire idéalement le travail qui lui est confié. Diriger administrativement ou artistiquement un théâtre? Pour moi, il n’y a pas véritablement de choix à faire entre deux fonctions qui n’ont rien d’antinomique. Je pense qu’il faut se résoudre à le gérer artistiquement. Mais de quelle manière, diriez-vous? La seule qui existe à mon sens est celle de monter un projet artistique et de mobiliser autour l’ensemble du personnel du théâtre, travailleurs et artistes réunis. C’est la démarche suivie depuis 2004 au TRB dont le projet s’est étalé sur trois saisons artistiques thématiques avec pour objectif fixé d’impulser une dynamique créative pour le théâtre et développer les potentialités des troupes de la ville. C’est le projet artistique seul que je porte qui démontrera si on est sur la bonne voie ou non. De par sa vocation, le TRSBA que je dirige est soumis à une obligation de résultat que je dois personnellement assumer.
-En termes chiffrés comment se présentent donc ces résultats ?
-En trois ans, nous avons créé neuf spectacles multiples tirés du répertoire universel, de la dramaturgie algérienne actuelle, du théâtre jeune public, du théâtre pour enfants... Mais le plus important dans notre action, est d’avoir entamé un réel travail de proximité avec le public. Car, il ne suffit plus aujourd’hui de coller une affiche au mur et se dire que le public va venir à votre spectacle. Ma conviction est que notre public naturel existe et il faut se résoudre à aller maintenant à sa rencontre. C’est celui des diverses structures du système éducatif (écoles, collèges, lycées, universités) qui représente un potentiel immense pour la formation d’un public de théâtre. Mais pour pouvoir le séduire, il faut veiller à lui proposer des spectacles de qualité. C’est ce à quoi s’est attaché ces quatre dernières années le TRSBA en mettant en œuvre, dans le cadre du projet artistique, une nouvelle stratégie dans sa relation avec le public en général. Des spectacles ont été ainsi périodiquement programmés sur la scène du théâtre tout comme dans les établissements d’enseignement et de formation de la wilaya. Au bout de trois ans, nous commençons à constater le bien fondé de notre démarche. A Sidi Bel-Abbès, nous pouvons dire que nous avons réussi à former et fidéliser un public pour le théâtre. Rien n’est acquis d’avance. C’est en somme une tâche qu’il faut inscrire dans la durée.
-La ville de Sidi Bel-Abbès abrite, depuis 2007, le Festival régional du théâtre qui s’apprête à organiser sa deuxième édition. Votre appréciation en votre qualité de commissaire du festival.
-C’est quand même un événement heureux pour la ville de Sidi Bel-Abbès que d’enregistrer à son actif l’institutionnalisation de ce Festival régional de théâtre. La première édition s’est déroulée en avril 2007 dans de très bonnes conditions. Nous avons assuré la participation de 17 troupes théâtrales avec au total 25 représentations pour un public évalué à plus de 35.000 spectateurs. Un record pour ce type de rencontres... Le Festival étant un espace de développement et de socialisation des arts dramatiques, nous avons tenu également à donner des représentations à l’extérieur de la salle du TRSBA, notamment dans les campus universitaires et les établissements de formation et de santé publique dont les pensionnaires ne pouvaient pas se déplacer au théâtre. Pour l’édition 2008, outre les spectacles prévus en compétition et hors compétition et une série de conférences et de tables rondes, un atelier de formation sera encadré par une spécialiste chorégraphe allemande sous le thème «Le corps de l’acteur dans la représentation théâtrale».
-Kateb Yacine, Peter Brook... De grandes figures du théâtre contemporain ont déterminé directement ou indirectement vos choix artistiques, à la fois comme comédien et metteur en scène? Quel a été leur apport dans votre expérience théâtrale?
-L’expérience avec Kateb Yacine est fondamentale dans mon itinéraire. Sous la direction de ce grand écrivain et dramaturge, nous avons mené une grande expérience théâtrale dans les années 70 qui a touché, tenez-vous bien, pas moins d’un million de spectateurs... Aujourd’hui, au théâtre de Sidi Bel-Abbès, avec le même dynamisme qui nous animait alors, nous essayons humblement de créer et de travailler toujours pour le développement et l’épanouissement des arts dramatiques... Mais, je ne suis pas un adepte de la nostalgie du passé. Je suis plutôt convaincu que le passé est un levier pour se projeter dans le futur. Le propre de toute expérience est d’être capitalisée pour être à même de placer dans l’avenir la personne qui l’a vécue. Notre devoir à tous est de donner de l’espoir aux créateurs de la sphère théâtrale, et ce à travers la création, la diffusion, l’ouverture de débats et l’instauration de nouveaux rapports avec le public. Au Théâtre régional de Sidi Bel-Abbès, cet ensemble de principes dicte et rythme notre démarche au quotidien. Preuve en est que dans le cadre de l’événement «Alger, capitale de la culture arabe», nous avons revisité un texte fondamental de l’œuvre de Kateb Yacine, «La poudre d’intelligence» en l’occurrence, qui a été mis en scène par le Théâtre de Sidi Bel-Abbès avec une équipe de comédiens de la jeune génération encadrés en cela par d’authentiques professionnels, tels Abderrahmane Zaâboubi, Slimane Habes, Azzeddine Abbar, Omar Assou, Kadri Mohamed, Abdellah Djellab... Voilà un exemple parmi tant d’autres de ce que les créateurs devraient faire avec les auteurs algériens qui font partie du répertoire universel.
-»Rien n’est plus démoralisant qu’un théâtre qui est fier de lui quand il devrait ne pas l’être ou un public qui applaudit quand on vient de le tromper». Que vous inspire cette réflexion d’Edward Bond que vous avez reprise lors d’une précédente rencontre pour exprimer votre désapprobation par rapport à ce qui se produit aujourd’hui et l’unanimité complaisante qui l’entoure?
-Je suis convaincu, et c’est l’évidence même, que le théâtre n’existe pas en dehors des philosophies de la société au sein de laquelle il émerge et se développe... Ce rapport d’influence réciproque implique nécessairement pour le créateur un décryptage de la nature humaine et de la société pour pouvoir proposer des créations qui s’inscrivent dans leurs codes, leurs représentations et leurs espérances. On souhaiterait arriver à un théâtre moderne, contemporain, multiple, qui traite des relations de l’individu et de la société. A travers les artistes de la scène, c’est la société contemporaine qui s’exprime. Plus on multiplie les créations de qualité, plus le public sera amené à venir à notre rencontre. L’artiste s’adresse au cœur et à l’esprit du spectateur. Tout créateur souhaiterait que son spectacle fasse débat, fasse réfléchir...
Et nous n’avons rien à cacher sur ce plan là, parce que nous sommes constamment sous les projecteurs: sur la scène d’abord pour affronter le public et les feux de la critique, en dehors de la scène ensuite en qui concerne le feed-back positif ou négatif qui peut en résulter et ses incidences directes financières et morales sur la troupe... Pour nous le théâtre reste un spectacle total. Monter sur scène et déclamer un texte ne suffit plus de nos jours.
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-Le même rythme de création va-t-il être maintenu pour l’année 2008?
-Nous avons un programme de trois créations, à savoir un texte du répertoire universel qui va être proposé au festival national du théâtre professionnel à Alger au mois de mai prochain, un autre pour le jeune public et enfin un travail dans le cadre de l’espace formation et création qui nous semble très important parce que nos jeunes éprouvent le réel besoin d’être formés, de découvrir d’autres techniques. Ces trois projets s’inscrivent dans le cadre des objectifs que s’est fixé, chaque saison, le Théâtre régional de Sidi Bel-Abbès. Nous avons de réelles potentialités au niveau local pour aspirer à une production encore plus importante... D’autant plus que le TRB, dans son organisation comme dans son mode de fonctionnement, s’est toujours attaché à aider toutes les troupes théâtrales de la ville, et ce sans distinction aucune, en leur offrant et son espace de représentation et ses moyens techniques et logistiques pour parfaire leur formation ou monter éventuellement leurs projets de pièces... Et ce n’est que devoir de justice pour tout artiste qui se respecte.
A. Abbad
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Posté par : sofiane
Source : www.voix-oranie.com