Setif - Revue de Presse

UN CRENEAU EN OR Le monde secret des enchères



Ils sont discrets, et généralement ils ne paient pas de mine, donnant l'impression de boucler difficilement les fins de mois. D'autant qu'il est communément admis que celui qui verse dans les vieilleries reste un gagne-petit. Autant dire quelqu'un qu'on a coutume de croiser dans nos rues et cités criant à tue-tête «rien à vendre...» pour espérer attendrir la ménagère qui veut se débarrasser d'un vieux meuble qui encombre son trois-pièces cuisine, ce fer à repasser qui lui fait des misères ou encore ce salon usé jusqu'à la corde. On est à mille lieues de connaître l'immensité de l'underground de ce qu'on appelle «souk el-khourda», en regardant cet homme négocier ferme, tout en faisant croire à la ménagère qui compte ses quatre ou cinq billets de 100 dinars qu'elle venait de faire la bonne affaire. «Rien à vendre», on vous le dira, c'est surtout cette image d'Epinal qui exprime dans la référence collective le côté cour d'une population qui vit en marge des dernières nouveautés et qui ne connaît du neuf que ce qui est ostensiblement exposé dans les vitrines. Car, côté jardin, ce même «rien à vendre» représente un premier sillon de ce qui épouse aujourd'hui les contours d'une petite industrie qui nourrit des milliers de bouches et qui fait surtout le bonheur de véritables barons qui ne jurent que par les vieilleries mais qui mangent dans des plats d'argent. Il est vrai que le visiteur du nouveau remblai, du marché de Sidi Rached, des places fortes de la brocante à Constantine compatit volontiers avec ces jeunes et moins jeunes qui proposent tout et rien pour une bouchée de pain. Un vieux sèche-cheveux par exemple à 150 dinars, un téléviseur noir et blanc à 1.000 dinars, une poussette qui a connu des jours meilleurs à 800 dinars, ou encore une panoplie de tournevis à 10 dinars l'unité semblent à première vue ne pas nourrir son homme. Mais quand on s'aperçoit, par exemple, que la moitié de la centaine de boutiques du nouveau remblai à Constantine a, au fur et à mesure des années, changé de vocation pour investir pleinement le marché de la khourda, on s'interroge pour savoir pourquoi ce coiffeur, et arracheur de dents à ses heures perdues, a décidé de remplir son local de trois mètres sur trois d'un fouillis de vieilles choses qui semblent difficilement trouver preneur. On s'interroge aussi à propos de cet artisan en dinanderie qui a décidé d'imiter le coiffeur et de ce soudeur connu depuis des lustres sur la place qui a soudain abandonné son métier de toujours pour faire comme le coiffeur et le dinandier. La réponse, il ne faut pas la chercher trop loin que dans cette foule bigarrée qui déambule chaque matin à la recherche de la bonne affaire.  Djamel, un ancien dinandier qui travaillait dans le gros, avec son nouveau métier, ne se porte que bien. Il semble avoir trouvé pleinement son compte, puisqu'aujourd'hui il a acquis cette réputation de proposer les bonnes affaires particulièrement à ceux qui veulent meubler leur foyer pour trois fois rien. Djamel nous parlera de son métier sans aller, certes, au fond des choses; cependant, au fil de la discussion, on change irrésistiblement de point de vue sur un créneau dont on ne connaît finalement que la façade. Car une petite boutique de trois mètres sur trois fait travailler le jeune qui arrive à bricoler un téléviseur, une stéréo ou encore une radio, un menuisier de fortune qui retape une table, une chaise ou encore une armoire à neuf, un matelassier qui redonne une nouvelle jeunesse à un salon, un fauteuil... Ceci sans oublier cette faune de chômeurs qui fait feu de tout bois sans rien céder aux décharges publiques et qui arrivent à bien boucler leurs fins de mois. Quand ce n'est pas le cas parfois, on force en quelque sorte le destin et gare à la chose qui traîne. Ce qui ne s'offre pas tous les jours. Alors, ce sont les bandes spécialisées et les visites nocturnes dont les fruits atterrissent immanquablement au marché du remblai, sous le pont Sidi Rached, au marché du Khroub, de Aïn Fakroun ou celui d'El-Eulma. A telle enseigne que nombreux sont les citoyens ayant fait les frais d'une visite contre leur gré, qui se tournent vers ces marchés pour récupérer leurs biens. Dans cette veine, même la police et la gendarmerie ne sont pas en reste puisque nombreuses sont les affaires qui ont été élucidées grâce à des virées dans les lieux où se vend la khourda. On vous dira aussi que les tenants de cette khourda, ce sont aussi ces hommes d'affaires qui possèdent camions, parcs, locaux et qui se connaissent plutôt bien malgré les distances qui les séparent. Ils sont de M'sila, Sétif, Oum El-Bouaghi, Bordj Bou Arréridj, Constantine, Mila, Médéa. Leur dénominateur commun, c'est «la vente aux enchères»: ils hantent les services des domaines et les bureaux de liquidateurs et connaissent bien les commissaires-priseurs. Ils sillonnent le pays, ils sont toujours là où il y a une surenchère. Ils connaissent toutes les procédures possibles et imaginables et surtout monopolisent le marché. Dire connaître les méandres de ce véritable système serait peut-être une gageure. Mais les confidences et les indiscrétions n'ont heureusement pas manqué pour nous faire une idée sur un monde difficilement pénétrable. On saura quand même, par exemple, que la messe est dite avant même la tenue publique d'une vente aux enchères. Les tâches sont partagées, les lots également selon la spécialité de chacun et enfin et surtout l'offre du dernier renchérisseur. Tel prendra ce lot de mobilier de bureau pour 10 millions de centimes par exemple, tel autre un lot de matériel électronique usagé pour 12 millions... Le mot est ainsi passé et tant que la limite de la surenchère n'est pas arrivée, les offres se bousculent. Bien sûr, saurons-nous encore que ces limites sont fixées en fonction des possibilités de revente avec une marge bénéficiaire confortable. Quand il arrive qu'un intrus se glisse parmi eux, tout est fait pour le dissuader. Il suffit que cet étranger fasse une offre pour qu'il soit immédiatement et discrètement abordé. Cela va de l'intimidation à la proposition financière. En effet, il arrive que ces gens du milieu proposent une certaine somme à cet étranger pour qu'il renonce à la vente aux enchères. C'est souvent, nous dit-on, des particuliers et surtout des occasionnels qui sont tombés par hasard sur une annonce publicitaire, croyant avoir déniché la bonne affaire. Le fruit de la vente aux enchères, qui n'est pas nécessairement de bonne qualité, emprunte alors de véritables circuits de rénovation dans des ateliers qui disposent d'un matériel assez efficace. Et il arrive souvent que les objets de récupération soient vendus comme du neuf, mais avec un rabais qui ne laisse pas l'éventuel client insensible. C'est le cas surtout du mobilier comme les armoires, les tables, les chaises, les salons qui sont tellement bien travaillés pour que le client ne voit que du feu. Quand on sait qu'une vente aux enchères peut dépasser allègrement, avec la totalité de ses lots, le milliard de centimes, l'on comprend que ce créneau brasse beaucoup d'argent informel et emploie au noir des centaines et des centaines de bras. Il faudra savoir que tous ces animateurs de la brocante disposent de registres de commerce dans différentes activités officielles qui leur permettent de participer à toutes les ventes aux enchères légales. Généralement, ces barons de la brocante disposent de locaux commerciaux où ils s'adonnent à une activité officielle aux proportions modestes. Mais une activité qui sert de véritable levier pour faire de grandes affaires. Et chacun, comme nous le disions plus haut, sa spécialité. Le bois, l'électronique, l'électroménager, les objets de décoration... C'est d'ailleurs ce qui préside lors des ventes aux enchères pour le partage des lots. Il reste à dire que si les ventes aux enchères constituent leur lieu privilégié, il n'est pas le seul. Car ces gens disposent de véritables circuits pour l'acquisition de tout ce qui est «vendable». Il arrive qu'une personne du centre du pays informée par ses pairs se déplace à l'Est pour avoir l'exclusivité de l'achat de tel matériel usagé, mais à charge de revanche si, bien sûr, il n'y a pas au passage une commission pour son informateur. A signaler que la région de Téleghma, dans la wilaya de Mila, est connue pour être une véritable place forte de souk el-khourda. Elle est connue par les initiés sur tout le territoire national. On compte à vue de nez une concentration d'une cinquantaine de personnes dispersées entre Ouled Hamla, Zmala, Oued Segun et Aïn Mlila, qui disposent de moyens de transport et de parcs assez conséquents pour rayonner sur toute la région qui va de Mila à Oum El-Bouaghi, en passant par Khenchela.
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