Par : BOUADAM YACINE CHAHER EL KHIR
INSPECTEUR DE LANGUE FRANÇAISE
"Notre ville durant les années70-80 avait connu son heure de gloire en termes de projections cinématographiques. Pas moins de quatre salles étaient en service et faisaient le bonheur de milliers d'inconditionnels. De nos jours, les jeunes Sétifiens ne peuvent plus goûter à ce sentiment : l'envoûtement d'un grand écran ou d'une salle obscure."
Il me semble que cela s'est passé hier, tellement c'est vivace encore dans ma mémoire. Une gigantesque salle, complètement obscure, où l'on pouvait se frayer un chemin vers son siège qu'en suivant la lumière pâle de la lampe du "placeur". Installé à côté de mon oncle Rachid, je relève la tête vers l'écran, objet de toutes les convoitises, je vis des hommes habillés à la viking, discutant en se brutalisant et en se tordant les membres des uns des autres. La lumière, si intense, et les couleurs des visages, des habits ainsi que celles des paysages tellement vastes et dénudés des plaines scandinaves me subjuguèrent et me rendirent addict aux écrans qui ne sont malheureusement plus grands à Sétif(1). En effet, les jeunes Sétifiens ne peuvent plus goûter à ce sentiment : l'envoûtement d'un grand écran ou d'une salle obscure, de nos jours. Des jours tristes, mornes et vides. Pourtant, notre ville durant les années 70-80 avait connu son heure de gloire en termes de projections cinématographiques. Pas moins de quatre salles étaient en service et faisaient le bonheur de milliers d'inconditionnels.
Tous les goûts étaient satisfaits : le hindi, l'américain, l'asiatique, les films religieux, les westerns spaghetti... Ces quatre salles : l'Ifriquia (Variété) (2), le Star, l'ABC et le Colisée furent toutes obligées de baisser rideau fin des années 80, début des années 90. Deux d'entre elles, l'Ifriquia et le Star, furent transformées en centres commerciaux, avec des fortunes diverses. L'ABC, quant à elle, qui put un certain temps offrir son local pour des séminaires et des meetings électoraux, finit par subir les assauts du temps et surtout le laisser-aller et de devenir ainsi une sorte d'épave crasseuse, dont le sort n'émeut ni citoyens ni autorités municipales. De même le sort du Colisée n'est guère meilleur, un local outrageusement vide et laissé à l'abandon. Pourtant, que de joies et d'émois que ces lieux mythiques ont donné à leurs visiteurs. Ces derniers, dont je faisais partie, fréquentaient les cinémas pour le frisson et la bonne humeur qui y régnait. Rarement seul, on y allait en bande de quatre, six, huit, même dix personnes. À partir de ma première année secondaire, je devins une sorte de client assidu de ces endroits magiques où l'on pouvait s'échapper pour une heure et demie, voire deux, à la dure réalité des débuts des années 80 à Sétif. Il faut dire que dehors ce n'était pas la liesse ! Notre groupe procédait ainsi : Abdelghani qui habitait au bled (centre-ville) nous mettait au parfum s'agissant des nouveautés proposées par les quatre salles. Cette tâche n'était guère difficile pour lui, du moment qu'elles étaient toutes implantées dans le centre-ville à quelques encablures l'une de l'autre. Ensuite, on chargeait à chaque fois un membre de la bande pour qu'il aille se dégoter les billets. Dans cette optique, il fallait qu'il sèche les deux dernières heures de l'après-midi, ce qui lui permettait d'être dans les temps à l'ouverture des guichets. Le cérémonial de l'ouverture des guichets, lorsque le film proposé était du goût du peuple cinéphile, était un véritable spectacle. En effet, les barons de la revente ou marché noir, les gros bras et malabars, dont je ne citerai pas les noms, sont devenus des personnes respectables ainsi que le menu fretin tel que votre serviteur se bousculaient et se chamaillaient joyeusement pour l'obtention du sésame tant recherché. Je dois modérer mon "joyeusement" tant il est vrai que parfois cela pourrait basculer en blessures assez sévères. Après cette périlleuse étape, la bande rejoignait l'éclaireur intrépide et goûter au plaisir de vivre pour un moment seulement un ailleurs et un autre soir étourdissant de bonheur.
Cette joie, tellement simple et anodine, les Sétifiens d'à présent ne peuvent y goûter. Certes, il y a eu des initiatives privées, cependant leur portée n'est que sélective et élitiste, à l'instar des projections dans le cadre des festivals ou des ciné-clubs, qui malgré leur bonne volonté ne toucheront jamais les masses comme cela se faisait durant les décennies 70-80. Il faudrait que les autorités comprennent qu'une salle de cinéma n'est pas qu'un lieu de loisir et de divertissement. Un cinéma est par essence une petite entreprise économique, où certains économistes pouvaient créer un minimum de dix emplois directs et indirects. Sétif, un des pôles économiques les plus florissants du pays et la 2e wilaya en termes de population, serait à n'en point douter un projet cinématographique noble s'il était mené par des professionnels du 7e art. À bon entendeur ! Et que revivent les émotions de naguère !
1- J'ai vécu ce moment inoubliable et déterminant dans ma vie à l'âge de 10 ans en 1979, au cinéma Variété et le film projeté était Thor l'invincible. Ce n'était pas un chef-d'?uvre, mais l'image et la lumière étaient époustouflantes.
2- La salle a subi les affres d'un spectaculaire incendie.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : BOUADAM YACINE CHAHER EL KHIR
Source : www.liberte-algerie.com