Le paradis est
sous les pieds des mères. (hadith nabaoui)
Il y a des
remèdes pour la maladie, il n'y en a point pour la destinée. (Proverbe indien)
De ses retours au
douar natal, il lui semblait que rien n'avait fondamentalement changé. Comme
beaucoup, elle quitta les champs pour aller se réfugier dans les bras
inhospitaliers de la ville, cette épouse terrible qui dictait à ses prétendants
ses conditions draconiennes.
Elle était douce. Miel dans un pré où
butinaient les abeilles et où folâtraient les papillons. Au début, elle était
l'incarnation de la pudeur. Elle regardait les passants à la dérobée, en se
tenant derrière les rideaux. A l'écart du manichéisme ambiant, régnant en
maître dans la rue et dans les têtes. Structures mentales sclérosées. Elle fut
au bout de ses forces lorsque, tour à tour, son époux et son fils tombèrent
gravement malades. Elle commença à sortir après leur mort. De plus en plus.
Contrainte et forcée. Imperturbable, elle fit enfin la connaissance de la vie
urbaine avec ses méandres et ses relents de machiavélisme. Ses tribulations
étaient loin d'être terminées. Ses forces commencèrent à l'abandonner. Elle
apprit sa vulnérabilité. Peu à peu. Face à sa maladie, elle s'écriait : «Qu'est
ce que j'ai fait ya rabbi pour mériter tout cela» ?...
La m'laya lui
buvait toute sa personne. Elle l'enveloppait d'obscurité. Seul le odjar lui
permettait de mettre en valeur ses yeux noircis au khôl. Elle sortait, après
les prières de rigueur. Dehors, elle avait toujours le pas alerte. De loin,
elle ressemblait à une momie de noir vêtue. Une momie mobile. Il ne lui vint
jamais à l'idée de s'interroger sur cette manière de s'habiller. Encore moins
de s'en débarrasser. Affublée d'une éternelle robe, le bignoire, le chef
couvert d'une maharma, les cheveux nattés toute une vie. Préoccupée par les
tracas de la vie quotidienne, elle s'abandonnait aux superstitions de
bounechada et sid el khier, saints de Sétif. Univers carcéral : mlaya et foyer.
Elle apprit à se défendre. Connaître le bureau de telle ou telle
administration. Aller chez l'écrivain public -clerc populaire- pour ses fameux
rabouls (rappels). Rendre visite à ses amies. Répondre à ses détractrices. Elle
s'assuma à sa manière…
L'enfance est un
terrible secret. Une horrible blessure
? Un ciel orageux parfois. Une boule dans la gorge. Des sanglots étouffés. Mais
que de joie lorsque la mère était encore vivante. La voir. L'embrasser. La
regarder. La toucher. La rassurer. Peut être, suprême désir, lui donner
quelques jours de bonheur et partager ensemble quelques souvenirs imbibés
d'images de notre vie. Prendre une petite retraite dans un café pour extirper
l'émotion de ses tripes. En guise de scalpel une plume. Réduite à sa plus
simple expression, elle respirait la pudeur. La naïveté à fleur de peau. Le
sens populaire l'emportait souvent sur les réflexions de son fils étudiant, au
cours de leurs rares discussions. Mais déjà, s'observait hélas son teint
blafard, ses yeux enfoncés à force de veille, cette poitrine flétrie avant
terme, ses bras décharnés. Victime expiatoire ? Une de plus. Châtiment pour
quelle faute ?...
Il revoit encore sa mère, allon gée sur un
lit à moitié défait. Le visage exsangue. Elle regardait l'invisible pour le
sonder. Y lire un avenir insondable. Incertain. Les yeux exorbités ajoutaient à
l'immensité des cavités qui lui servaient désormais de regard. Ses lèvres
accentuaient son air déjà squelettique. Autour d'elle, des compagnes
d'infortune. Les unes gesticulaient, d'autres pleuraient au terme d'un sommeil
agité. Le trépas dressait déjà les lauriers de sa victoire sur ces moribondes.
La faucille du temps s'aiguisait sur leurs chairs. Prête à les décimer, elle
menaçait les entraîner dans l'abîme des ténèbres. Leurs corps flasques par les
privations et les carences auxquelles elles étaient assujetties se
décomposaient. Le feu du mal les dévorait au fur et à mesure que leur séjour à
l'hôpital se prolongeait. Désemparées et sans aucune planche de salut, elles
devinaient proche le glaive de la mort. En proie à la souffrance, leurs êtres
se muaient de jour en jour en ombre. Le silence aidant, elles se regardaient ;
chacune d'elles s'appliquait à convaincre l'autre de l'espoir qui pourrait
jaillir…
Bâtisse datant de
l'ex-métropole, l'hôpital de Sétif était vaste et divisée en blocs. Situé tout
en haut de le ville. Comme sans doute l'aurait souhaité Errazi, l'inventeur de
l'hôpital pour l'historiographie musulmane. Chaque bloc se composait d'un
certain nombre de salles ; celles-ci étaient divisées en deux couloirs pourvus
généralement de trois à quatre chambres. Chacune d'elles contenait quatre à
cinq lits, mais des matelas étaient parfois posés à même le sol. Deux
infirmières étaient prévues pour chaque salle, une pour chaque couloir. De
grandes allées sillonnaient l'intérieur de l'hôpital et séparaient les blocs.
Des plantes se hissaient de part et d'autre de ces allées. Au printemps, elles
exhalaient des odeurs enivrantes. Pour le visiteur de passage, c'était le
paradis. En réalité, c'était un lieu cauchemardesque. Les patientes en avaient
fait leurs frais. Elles assistaient, par l'impuissance de leurs forces, aux
calomnies les plus abominables : perversion, actes frauduleux, aversion,
mauvais traitements. En un mot, hogra. Mépris des masses. C'était les années 70
prometteuses de tant d'espoirs pour les guellalines, éternels indigents.
Combien étaient elles ? Des dizaines et des
dizaines qui s'agrippaient à un espoir fragile comme leur santé. Tant les actes
de leurs bourreaux les y ont acculées. Les interrogations planaient sur elles.
Si une malade criait son désir d'obtenir satisfaction au vÅ“u formulé, souvent
son souhait tombait inerte sur le parquet. Lettre morte. Parmi ces compagnes de
la mort, Dahbia. Son lit était souvent défait, au cours de crises sourdes et
nocturnes. Frisant la cinquantaine, les cheveux noirs, elle en paraissait plus.
Peu loquace, son passé demeurait un mystère pour toutes. Elle ne s'épanchait
guère. De son origine, nul ne connaissait un brin. Autrefois, sa beauté
légendaire dans son douar avait fait frémir tant de cÅ“urs. Blanche de peau, les
yeux gais, la mine riante et la mise soignée. Telle était Dahbia. Aujourd'hui,
la mine rembrunie par les soucis, les yeux ternes, les cheveux défaits, elle ne
ressemblait en rien à un être vivant tellement elle était décharnée. Sa
blancheur s'était évanouie avec les années de souffrance et les privations.
Comme toutes les malades qui gisaient
littéralement la tête sur l'oreiller, Dahbia était victime d'une injustice.
Jeune, elle fut mariée à un homme qui aurait pu passer pour son père. Pressée
par son grand-père, elle accepta en mariage Mohamed malgré les demandes
d'autres prétendants. Marié par ailleurs auparavant, il était ouvrier dans un
chantier. Il manifesta à son égard tant de preuves d'affection qu'il finit par
gagner son cœur solitaire. Mais le destin amer fit d'eux un foyer malheureux.
Il mourut, abandonnant Dahbia avec quatre enfants dont l'un finit par succomber
à la paralysie qui avait affecté ses jambes dès sa naissance. Ces disgrâces
plongèrent Dahbia dans la dure réalité de la vie. Elle était désormais le
pilier de la famille. Que d'années de labeur et de veilles pour se retrouver
dans un lit d'hôpital. Deux ans durant, la pauvre femme fut en proie à une
lente agonie. Ses forces la quittaient de jour en jour. Même ses proches
parents l'avaient abandonnée.
Seule. Elle était
seule pour af fronter la maladie. Seule
dans sa douleur. Elle en rendait responsable la société, cette pondeuse de
coutumes rétrogrades. Et dont les pauvres gens se retrouvaient malgré eux les
gardiens. Son expérience de femme humiliée lui appris bien des choses. Au début
de sa vie de citadine, elle se voulait rayonnante et dynamique dans les
pratiques quotidiennes de son ménage. Mais au fond d'elle-même, la campagne lui
demeurait chère ; cette campagne dont gamine et jeune fille elle foulait la
terre au temps de la moisson. Que de souvenirs étaient enfouis dans sa tête !
Que de secrets aussi ! Les visites de ses enfants lui rendaient la joie de
survivre à ce monde cruel et cynique. Le visage était gâté par la maladie. Les
yeux menaçaient de sortir de leurs orbites. Les traits tirés par les efforts.
Les membres amaigris. La poitrine osseuse. La peau jaunâtre. D'elle, il ne
restait qu'une ombre prête à être engloutie par le trépas.
Pendant son incarcération à l'hôpital, elle
passait des heures à se remémorer les années de bonheur qu'elle n'aurait jamais
plus. Elle avait le pressentiment d'être arrivée au bout de son voyage.
Pourtant, au fond d'elle-même, elle aurait souhaité vivre encore pour ses
enfants. Pour goûter avec eux les joies perdues. Mais la maladie l'a cloué au
sol pendant trois ans. Que de malades elle avait connues. Quelques-unes furent
guéries.
D'autres étaient venues à leurs places.
Dahbia, quant à elle, rentrait à la maison une semaine pour revenir à l'hôpital
pour une période de plusieurs mois. Pendant ses sorties, elle était radieuse et
libre de retrouver tant de choses oubliées : l'air, le soleil, la maison… Elle
s'accoudait souvent au balcon pour parler à ses voisines qui lui souhaitaient
la bienvenue parmi elles. Parmi les vivantes Là-bas, à l'hôpital, elle se
sentait proche de la tombe.
Ses années de
souffrance lui avaient appris à prendre en aversion certaines gens qui
semblaient hors de portée de la maladie. «Que la société est dure envers nous,
démunies de tout» susurrait-elle. La balance du destin doit-elle continuer
ainsi son chemin, n'ouvrant portes et fenêtres qu'à ces grosses bedaines et
écrasant les mal loties ?». Souvent, lorsqu'elle n'était pas encore très
atteinte et qu'elle se sentait d'aplomb, elle dissertait longuement avec ses
enfants. «Un Jour viendra où tout un chacun aura la part lui revenant de
droit». Elle ajoutait : «A quand ce jour ? Je voudrais tant voir le soleil de
ce jour pour boire le sang de ceux qui pratiquent la hogra». Mais souvent, elle
se plongeait dans un mutisme sans bornes où son regard scrutait l'avenir,
l'interrogeant. De temps à autre, elle se rappelait son époux dont la mort fut
également douloureuse. Pendant trois ans, il avait été paralysé, suite à un
accident. Il était manÅ“uvre dans un chantier. Elle était alors dans son village
natal. Elle y goûtait la sérénité de ses souvenirs de jeunesse. Lorsqu'elle
était rentrée, elle le trouva sorti de l'hôpital. Il ne l'avait pas avisé de sa
malheureuse tribulation pour ne pas l'inquiéter. Il est vrai que le téléphone
portable n'était même pas une virtualité… Six mois après sa sortie d'hôpital,
la paralysie de sa jambe et son bras gauches finit par le river au sol. Durant
trois ans, fidèle à elle-même et à ses principes, elle avait dû s'occuper de
lui comme d'un enfant. Le nourrissant. L'habillant… Cette nouvelle charge,
après celle de Abdelaziz, son fils, paralysé malgré lui, fut la goutte qui fit
déborder le vase. C'était le coup de grâce que le destin lui porta. Ce fut un
coup asséné si brutalement que plus jamais elle ne devait retrouver son
équilibre d'antan. Même son moral d'airain en subit le choc.
Après avoir souffert le martyr pour les
siens, en plus de ses occupations quotidiennes nécessaires à leur survie, elle
se trouva enchaînée par la maladie. De mois en mois, elle était arrivée à
concevoir l'idée de la mort comme un mécène des pauvres gens. Par instants,
elle devenait lucide. Discutait et riait comme autrefois. A d'autres moments,
sa mine se rembrunissait pour revêtir le masque hideux de l'impassible mortelle
qui attendait son heure avec résignation. Son médecin traitant estimait qu'elle
était condamnée. «Dahbia, lui soufflait-elle au visage, aujourd'hui tu t'es
levée, tu es allée au jardin. Pourtant, je te l'avais interdit ». Semblable à
un enfant qu'on réprimandait pour avoir commis une mauvaise action, elle se
taisait et ruminait intérieurement le mot « interdit ». Interdit de sortir.
Déjà l'hôpital représentait pour elle une incarcération. Une restriction
importante à sa liberté de femme. La liberté, elle ne l'entrevoyait que dans
son imagination. L'assimilant à Mohamed, pendant leurs jours heureux. Chose
étrange à son esprit, elle passait par le même chemin abrupt que celui traversé
par celui-ci. Chose plus étrange encore, la majorité des malades à l'hôpital
appartenait à la classe des guellalines. Elle pensait que la société les
acculait à l'hôpital. Purgatoire où ils avaient tout le temps de moisir.
Manière comme une autre d'expier tous péchés.
Elevée dans des
conditions pieuses, elle avait appris à adorer Allah. Elle lui devait une sorte
d'allégeance. Mais lorsqu'elle était au bord du désespoir, elle se demandait
pourquoi Il ne venait pas à son secours. Lui qui peut tout. Lui nanti de
l'omnipotence et de l'ubiquité. Que ne la délivrait-Il de la maladie qui la
rongeait. Elle était l'une de ses fidèles sujettes. Sa sujétion était-elle
insuffisante ? Parfois, elle surprenait une larme dans ses yeux. Elle
s'empressait de l'effacer car elle redoutait d'être vue par ses compagnes
d'infortune… Un ghetto. Elle était dans un ghetto que les autres ne pouvaient
comprendre. Certaines acceptaient les choses comme elles venaient à elles. Ne
réalisaient pas qu'un changement de leur situation était nécessaire pour leur
guérison. Pour elle, les heures s'écoulaient sans saveur. Autrefois, au temps
des moissons, le temps s'étirait sereinement dans les champs. Sous le soleil.
Le soir, aux dernières lueurs du crépuscule, les bergers ramenaient les
troupeaux aux fermes. Les sons discordants mais doux qui s'échappaient des
flûtes la plongeaient dans une hébétude proche de l'euphorie. La joie de vivre…
Elle moisissait
pour l'heure sur son lit en se débattant dans les souvenirs qui assaillaient sa
conscience incapable de réviser méthodiquement les divers épisodes de sa vie.
Par instants, des frissons la secouaient comme un arbre desséché et dégarni. A
d'autres moments, son visage s'éclairait d'une paix ineffable. Pareille à celle
qu'engendre la mort. Elle se reposait alors, statue squelettique, en un sommeil
profond et sans rêves. Comme si son encéphale dépérissait à petit feu. Ses
nerfs ne lui obéissaient plus. Elle était souvent dans un état amorphe.
Pareille à un être dépourvu de sens et dont l'intelligence s'amenuisait peu à
peu. Elle pensait que ses tribulations s'inscrivaient dans le livre du destin
universel. Ceci l'amenait à relativiser son malheur qu'elle subissait en
silence. L'espoir aidant. Sa connaissance de la douleur ne l'empêchait pourtant
pas d'en subir les méfaits. Elle en concluait que la nature n'était pas, comme
se l'imaginaient certains, disciplinée. Telle une horloge. Elle ne regrettait
pas la vie puisque la mort devait arriver un jour ou l'autre. Ce qui
l'attristait par dessus tout, c'était de laisser derrière elle la situation
exécrable dans laquelle continuaient de vivre nombre de ses compagnes… Elle eut
une mort atroce ; pendant plusieurs jours, elle voguait entre la lucidité et
l'inconscience totale. Gémissant. Criant. Se déchirant les cheveux. Se
labourant le visage avec les ongles… Le trépas eut raison d'elle.
* Avocat auteur
Algérien
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Ammar KOROGHLI *
Source : www.lequotidien-oran.com