Setif - A la une

Des retraités algériens en France piégés par le corona



Le manque de prise en charge sanitaire et sociale les rend plus vulnérables face au virus. Beaucoup ont peur de mourir et de retourner en Algérie dans un cercueil. Témoignages.Comment s'en sort-on de la Covid quand on est vieux, étranger et locataire d'un foyer glauque où les services publics de soins et d'assistance sociale ne vont quasiment jamais ' Dans la résidence des anciens travailleurs émigrés de Gennevilliers, dans le nord-ouest de Paris, 80 Algériens sont constamment menacés par le virus. Certains ont déjà contracté la maladie et un vieux résident est mort lors de la première vague épidémiologique, en avril dernier.
Pour prendre des nouvelles des patients confinés dans leur chambre, Miloud, président du comité du foyer, devait parfois monter à pied jusqu'aux derniers étages car l'ascenseur est souvent en panne. "Je frappais aux portes pour voir si tout allait bien et je me chargeais d'apporter la nourriture à ceux qui n'avaient plus la force de cuisiner", dit-il.
Le coronavirus s'est frayé un chemin dans le bâtiment de 11 étages, à cause de l'absence de mesures-barrières. Adoma, une entreprise publique de logement social, qui administre la résidence, a mis beaucoup de temps avant de distribuer des masques et du gel hydroalcoolique aux locataires.
"Encore aujourd'hui, nous devons nous débrouiller seuls pour nous protéger car les dotations de masques se font au compte-goutte et très rarement", assure Saïd, un occupant de 80 ans, originaire de Sétif. Habitué à s'en sortir seul et durement depuis son arrivée en France en 1970, le retraité a usé son corps et tout espoir de vie digne sur les chantiers du bâtiment.
Après 27 ans de dur labeur, il emménage dans une chambre minuscule du foyer où il a gardé le lit pendant 17 jours lorsqu'il a été touché par la Covid-19. Comme ses voisins, Saïd était terrifié à l'idée de mourir et de retourner au pays dans un cercueil.
Un comble pour quelqu'un, comme lui, qui a choisi de prolonger l'exil en France, afin de préserver sa santé en bénéficiant d'une bonne qualité de soins. "Il y a trois ans, j'ai perdu mon frère en Algérie. Je suis resté à son chevet pendant 7 mois et j'ai vu dans quelles conditions désastreuses il a été pris en charge à l'hôpital", révèle l'octogénaire, traumatisé.
Selon Miloud, la couverture médicale est une des raisons qui obligent les retraités à endurer des séjours plus ou moins longs dans les foyers, loin de leurs familles. Le président du comité de la résidence nous présente Abdelkader, un arrière-grand-père de 93 ans qui tient encore debout malgré une santé déclinante. "Je suis cardiaque et diabétique. J'ai du cholestérol et des problèmes de prostate", liste le vieux monsieur.
Dernièrement, il a passé deux semaines à l'hôpital Bichat, à Paris, pour ses problèmes de c?ur. Comme d'autres occupants de la résidence, il a, en outre, contracté le coronavirus. "Que vont-ils faire de nous, nous laisser mourir seuls ici '" se demande le pensionné.
Seul dans sa chambre du 11e étage, il attend que les frontières rouvrent pour reprendre ses va-et-vient habituels entre les deux rives de la Méditerranée, les mêmes qu'il a toujours effectués depuis 1949, année de son arrivée en France. Dans sa tête, Abdelkader cultive les souvenirs de mille vies mille misères.
Pendant 30 ans, il a cumulé des emplois précaires. D'abord travailleur à la chaîne dans une usine Citroën, il est passé à grutier sur les chantiers du bâtiment, avant de finir comme agent de nettoyage à la gare du Nord, à Paris. Aujourd'hui, sa retraite, plafonnée à 1 070 euros, lui permet à peine de survivre et de régler avec la moitié de la somme le loyer de sa chambre.
"Je ne reçois aucune aide, et personne ne vient de toute façon s'enquérir de notre condition de vie. Ici, nous cohabitons avec des cafards, dans l'insécurité totale. La porte d'entrée du bâtiment ne ferme pas à clé et il n'y a pas de gardien", dénonce l'infortuné locataire. Le président du comité du foyer est également excédé par les méthodes inhumaines de gestion des foyers par Adoma.
À Gennevilliers, les occupants ont dû faire barrage à l'expulsion de l'épouse de l'homme décédé de la Covid. La vieille dame, qui veut retourner en Algérie, attend toujours d'être rapatriée. "Beaucoup de retraités veulent aussi rentrer au pays", souligne Miloud, qui demande aux services consulaires algériens d'intervenir pour les aider.

Samia LOKMANE-KHELIL
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)